Garder un oeil critique sur la tech

Trump réélu, la tech alignée

Avec une victoire nette à l’élection présidentielle de 2024 1, Donald Trump retrouve le bureau ovale, soutenu par nombre de dirigeants de la Silicon Valley. Dans un contexte où les figures emblématiques de la tech cherchent à sécuriser leurs intérêts économiques et à alléger les régulations, ce nouveau mandat de Trump pourrait-il redéfinir les rapports de force entre Washington et la Silicon Valley.

La victoire électorale de Donald Trump marque une nouvelle page de l’histoire américaine et promet un futur pour le moins compliqué sur le plan des libertés civiles, pour les classes les plus défavorisées et les minorités. Mais cette victoire ne déplait pas à tout le monde et nombreux ont été les leaders de la tech à soutenir le candidat républicain, à commencer par Elon Musk, le PDG de Tesla et SpaceX, qui s’est affiché comme un partisan zélé tout au long de sa campagne.

Mark Zuckerberg, Tim Cook, et Jeff Bezos se sont également montrés ouverts à collaborer avec la nouvelle administration, malgré des relations historiquement tendues avec l’ancien président. Cette convergence d’intérêts, motivée par la promesse de régulations allégées et d’une politique probusiness, semble ouvrir une ère de « laissez-faire 2 » entre la Silicon Valley et le pouvoir exécutif américain.

Les engagements stratégiques des leaders tech avec la nouvelle administration

Elon Musk : Un soutien politique et financier majeur

Elon Musk, désormais l’un des plus grands alliés de Trump dans le secteur de la tech, a investi plus de 118 millions de dollars dans son comité d’action politique (PAC) pro-Trump, America PAC, renforçant son engagement en faveur de la réélection du président. Musk, qui a publiquement vanté la « résilience » de Trump après un attentat manqué cet été, voit dans cette administration un allié potentiel pour lever les obstacles réglementaires freinant le développement de Tesla et SpaceX et pour engager l’utopique conquête de Mars.

Sous un mandat Trump, Musk espère bénéficier de mesures favorables à ses extrapolations affairistes, notamment dans les domaines de l’énergie et des infrastructures, tout en facilitant l’expansion de ses projets. Pour autant, l’engagement de Musk ne repose pas seulement sur une vision entrepreneuriale cynique. La vision politique de Trump s’aligne parfaitement avec les vues du propriétaire d’X et flatte l’égo démesuré de ce partisan du techno-liberalism, persuadé que le gouvernement américain est une plaie à éradiquer. Position paradoxale s’il en est puisqu’on rappelle que les affaires de Musk profitent directement des marchés publics passés notamment avec SpaceX 3.

Mark Zuckerberg : Une relation complexe avec des enjeux pour la section 230

Malgré les tensions passées autour des accusations de censure, Mark Zuckerberg a pris soin de maintenir une communication ouverte avec Trump. L’agent orange désormais réélu avait pris soin de préciser dans son livre Save America 4 sorti en septembre dernier à propos du patron de Meta « Nous le surveillons de près, et s’il fait quoi que ce soit d’illégal cette fois-ci, il passera le reste de sa vie en prison. » 5. Le rôle de Facebook dans les élections de 2020 avait marqué Trump qui nourrissait une haine farouche à l’encontre de la plateforme, « Je ne veux pas que Facebook, qui a triché lors des dernières élections, fasse mieux. C’est un véritable ennemi du peuple ! ».

Mais depuis les relations entre les deux hommes semblent s’être nettement améliorées, poussant même Trump à déclarer que Zuckerberg « était bien mieux maintenant » 6. Et pour cause, le patron de Meta s’est ostensiblement écarté du champ politique en évitant soigneusement de pencher pour un candidat ou pour un autre et en adoptant un ensemble de mesures pour démonétiser l’information sur sa plateforme. Désespérément en quête d’un pardon présidentiel, il s’était même fendu d’un admiratif « badass » (couillu) pour qualifier la réaction de Trump après la tentative d’assassinat en août dernier.

En cause, la question sensible de la section 230 du Communications Decency Act de 1996, qui protège les plateformes des poursuites liées aux contenus publiés par leurs utilisateurs. Si Trump concrétisait sa volonté de réformer cette section, cela pourrait avoir des conséquences majeures sur la modération des contenus pour Meta, la société mère de Facebook. Un risque que Zuckerberg n’est pas prêt à prendre alors que cette réforme pourrait, paradoxalement, offrir à Meta plus de latitude pour réorienter ses politiques de contenu et réactiver un intérêt pour la plateforme.

Jeff Bezos : les enjeux de la commande publique pour Amazon

Jeff Bezos, fondateur d’Amazon et propriétaire du Washington Post, a fait également profil bas pour éviter de froisser le candidat républicain7. Bien que Trump ait fréquemment critiqué le Washington Post, Bezos semble prêt à cultiver des liens avec la nouvelle administration, conscient de la dépendance d’Amazon vis-à-vis des contrats fédéraux, notamment pour Amazon Web Services 8. Stratégie critiquable et critiquée puisqu’après l’annonce de Washington Post de ne pas se prononcer en faveur d’un candidat, le journal a enregistré une perte nette de près de 250 000 abonnés en moins de 4 jours 9, soit près de 10 % de sa base d’abonnés. Vue de France, la décision semble logique, on imagine mal le Monde ou Libération publier un communiqué officiel pour soutenir un candidat à la présidence, mais aux États-Unis, les journaux se sont souvent exprimés en faveur d’un candidat.

Toujours est-il que Bezos cherche à préserver ses intérêts et courtise tranquillement un Trump garant de la bonne marche de ses affaires. Une présidence probusiness pourrait signifier un allègement des contraintes pour les entreprises opérant dans les secteurs de la logistique et des technologies, renforçant ainsi l’expansion d’Amazon et de Blue Origin 10, la filiale spatiale de Bezos également sous contrat avec la Nasa pour l’acheminement spatial de fret et de personnel.

Tim Cook, à la recherche d’un allié contre l’Europe

Enfin, Tim Cook, le PDG d’Apple, n’est pas non plus exempt de tentatives de séduction à l’égard de Trump. À la mi-octobre, le candidat républicain rapportait qu’il avait reçu un appel de Cook 11 au sujet de la bataille judiciaire entre Apple et l’Union Européenne qui débouché sur la condamnation de l’entreprise de Cupertino à verser près de 13 milliards de dollars en pénalité de retard à l’Irelande et encore 2 milliards de dollars supplémentaires pour concurrence déloyale.

Autre argument dans le rapprochement de Tim Cook avec Donald Trump, les déboires autour de l’IA embarquée d’Apple en Europe 12. La fonctionnalité, dont le lancement est reporté en Europe à 2025, rencontre une régulation défavorable et un coup de pression bien senti de la part de Trump permettrait à la Pomme de faire plier les régulateurs européens sur ce point. Dans cette bataille d’ailleurs, Cook n’est pas tout seul puisque Meta et OpenAI joignent leurs efforts de pression pour déployer leur service voix bloqué par la RGPD.

Sundar Pichai : pour éviter le scénario AT&T

Côté Google, l’enjeu n’est pas mince puisqu’il s’agit d’éviter le démantèlement pour cause de monopole sur les recherches internet 13. Le patron de Google, Sundar Pichai, aurait même appelé Trump pour le féliciter de son petit coup médiatique au McDo qualifiant la manœuvre de « plus gros truc vu sur Google ». Pour le boss de la recherche sur le web, il s’agit ni plus ni moins d’éviter un scénario à la AT&T 14que le gouvernement avait démantelé suite à la violation de la loi antitrust. C’est aussi l’avenir de Sundar Pichai qui se joue la tête de Google, le PDG ayant raté l’opportunité de sortir son IA générative avant OpenAI (alors qu’elle dormait tranquillement dans ses labos) et accumulant depuis le couac lors des lancements des nouvelles versions de Bard puis de Gemini.

Un scénario catastrophe?

Avec la réélection de Trump, les acteurs de la tech vont naturellement rentrer dans le rang pour éviter toute forme de représailles qui pourraient nuire aux affaires. Pour autant, on aurait tort de croire que l’élection de Kamala Harris aurait profondément bouleversé la donne 15. Certes, une chambre des représentants démocrates aurait permis de maintenir sous pression les géants de la tech en poussant l’investigation sur Google, en adoptant les régulations de l’IA préparées par Joe Biden dans son executive order et en agitant le chiffon rouge de la révision de la section 230, mais fondamentalement, les big tech n’auraient pas été inquiétés plus que ça. Ces entreprises clefs pour le développement économique des États-Unis constituent le fer de lance de la puissance américaine juste derrière son armée. Il serait impensable pour un ou une présidente d’abimer cet instrument de rayonnement international et de puissance économique.

À titre individuel, l’élection de Donald Trump ne ravit peut-être pas les dirigeants de ces grandes entreprises, mais en matière d’affaires, le pragmatisme compte davantage et il est toujours possible de s’entendre avec le pouvoir politique, quelle que soit son orientation politique. L’histoire d’IBM nous l’a enseigné 16.

Le cas Musk, oligarche et ambitieux?

Celui qui pour le moment tire son épingle du jeu, c’est Elon Musk. Celui qui affirmait encore récemment que si Trump perdait « I’m fucked » 17 devient la figure de proue de la Silicon Valley et virtuellement intouchable. Mais pour combien de temps ? Musk acquiert là une position inédite dans le paysage politique américain, celle d’un oligarque capable de rassembler les foules, disposant d’une puissance économique incomparable, largement supérieure à celle de son candidat préféré désormais élu. Si cette élection nous apprend quelque chose, c’est que les Américains ne sont pas à une outrance près 18 lorsqu’il s’agit de maintenir les fondamentaux radicaux d’une Amérique bigote, xénophobe et paranoïaque 19.

La campagne de Trump a montré que le populisme, que manie parfaitement Musk, loin d’être un obstacle devient désormais un atout dans un environnement politique et médiatique hyper polarisé. Il n’est pas impossible que ce premier contact « officiel » avec la politique pousse Elon Musk à se présenter à la suite de Trump dans 4 ans. Trump qui aura touché les 82 printemps et qui ne sera probablement plus en mesure de se représenter.

  1. 2024 : avec sa victoire dans le Wisconsin, Donald Trump devient le 47e président des Etats-Unis, le Monde, 6 novembre 2024 ↩︎
  2. Le laissez-faire (ou laisser faire) est un concept d’économie politique qui valorise la non-intervention de l’État dans le système économique. ↩︎
  3. SpaceX secures new contracts worth $733.5 million for national security space missions, SpaceNews, 18 octobre 2024 ↩︎
  4. Trump claims Zuckerberg plotted against him during the 2020 election in soon-to-be released book, Politico, 28 août 2024 ↩︎
  5. In New Coffee-Table Book, Trump Threatens to Send Mark Zuckerberg to Prison for “the Rest of His Life”, Vanity Fair, 29 août 2024 ↩︎
  6. Trump says he likes Mark Zuckerberg ‘much better now’, The Hill, 15 octobre 2024 ↩︎
  7. Jeff Bezos defends Washington Post’s end to election endorsements, BBC, 30 octobre 2024 ↩︎
  8. How Much Do Government Contracts Contribute to Amazon Web Services’ Growth?, TenderAlpha, 30 janvier 2024 ↩︎
  9. After non-endorsement, 250,000 subscribers cancel The Washington Post – The Washington Post, 29 octobre 2024 ↩︎
  10. Blue Origin and SpaceX start work on cargo versions of crewed lunar landers, SpaceNews 21 janvier 2024 ↩︎
  11. Trump says Apple CEO Cook called him with concerns about EU penalties, Reuters, 18 octobre 2024 ↩︎
  12. Why OpenAI’s Voice Mode, Meta’s Llama and Apple’s AI won’t be coming to Europe yet, Euronews, 8 octobre 2024 ↩︎
  13. U.S. Said to Consider a Breakup of Google to Address Search Monopoly, New York Times, 13 août 2024 ↩︎
  14. This Month in Business History: The Breakup of the Bell System, History Factory, 24 janvier 2022 ↩︎
  15. Kamala’s tech ties: what is Harris’s relationship with Silicon Valley, The Guardian, 14 août 2024 ↩︎
  16. IBM ‘dealt directly with Holocaust organisers, The Guardian, 29 mars 2002 ↩︎
  17. Elon Musk backs Trump: “If he Loses, I’m F****d!”, Tucker Carlson
    ↩︎
  18. The Kiffness – Eating the Cats ft. Donald Trump (Debate Remix), ↩︎
  19. Trump’s Madison Square Garden event features crude and racist insults, AP, 28 octobre 2024 ↩︎

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