EN UN COUP D’OEIL
- Groenland, eldorado minéral incertain : Ressources abondantes, mais coûteuses à exploiter, dans un contexte logistique et climatique encore très contraignant.
- Numérique et métaux, un lien oublié : Le cloud repose sur des matériaux rares, peu recyclés, révélant la face très physique de l’économie numérique.
- Sobriété ou mirage technologique : Seule une contrainte volontaire sur l’extraction pourrait amorcer un vrai tournant écologique et industriel.
« Nous ferons quelque chose pour le Groenland, qu’ils le veuillent ou non. » La déclaration de Donald Trump, prononcée le 10 janvier dernier, a l’effet d’une onde de choc diplomatique. Six ans après avoir évoqué le « rachat » de cette île arctique, le président américain réitère ses ambitions, cette fois sans détours : il n’exclut plus le recours à la force militaire pour annexer ce territoire autonome danois de 57 000 habitants.
Le 14 janvier, une réunion à huis clos à Washington entre le secrétaire d’État Marco Rubio, le Vice Président J.D Vance et les représentants danois et groenlandais confirmait la nouvelle lubie de l’administration Trump. À l’issue de la rencontre, le ministre des Affaires étrangères danois, Lars Løkke Rasmussen, indiquait à la presse « Il est clair que [Trump] a le désir de conquérir le Groenland. » 1 Ce qui passait, il y a encore quelques mois, pour de simples provocations devient maintenant une véritable stratégie politique et militaire. L’administration Trump martèle son discours impérialiste : il faut bloquer l’influence chinoise et russe, et sécuriser les nouvelles routes maritimes que le réchauffement climatique ouvre dans l’Arctique et, accessoirement, prendre le contrôle de ressources stratégiques.
Face à ces ambitions prédatrices qui menacent l’équilibre de toute la région et l’équilibre même de l’OTAN, les réactions se multiplient. Le Danemark a annoncé un renforcement militaire du Groenland. Dans le sillage du roi Frederik X qui a rappelé l’unité du royaume danois, Emmanuel Macron a annoncé l’envoi de renforts militaires 2 « terrestres, aériens et maritimes français » et les Suédois, par la voix de leur Premier ministre, Ulf Kristersson, ont assuré ne pas se laisser intimider par les pressions de Trump 3 sur les pays européens soutenant le Danemark. Quant aux Groenlandais, en janvier 2025, 85 % d’entre eux 4 rejetaient l’idée d’un rattachement aux États-Unis, tout en aspirant à davantage d’indépendance vis-à-vis de Copenhague. Mais ce week-end, l’unité était de rigueur et des milliers de Groenlandais manifestaient dans les rues de Nuuk, la capitale, en compagnie de leur Premier ministre, Jens-Frederik Nielsen 5. L’Europe, elle, observe avec inquiétude croissante cette crise qui pourrait redéfinir les équilibres stratégiques de l’Arctique sans réellement s’opposer frontalement au président américain.
CET ARTICLE EST GRATUIT ET ACCESSIBLE À TOUTES ET TOUS
Engagez-vous avec nous, faites un don défiscalisé et faites vivre un média indépendant !
Au-delà du bras de fer géopolitique, une question demeure.Qu’y a-t-il vraiment sous les 1,7 million de kilomètres cubes de glace du Groenland ? Terres rares, uranium, pétrole, métaux stratégiques… Le sous-sol groenlandais cristallise tous les fantasmes d’une économie mondiale dépendante de ressources critiques pour ses équipements numériques. Entre potentiel géologique et exploitation rentable, le gouffre reste pourtant immense. Les infrastructures manquent, les coûts d’exploitation sont colossaux, les conditions d’extraction extrêmes, même dans un contexte de réchauffement climatique.
Pour démêler le phantasme de la réalité, nous avons interrogé Philippe Bihouix, spécialiste des ressources non renouvelables et promoteur des Low-tech. Il déconstruit le récit de la richesse du Groenland, rappelle les limites physiques et économiques de l’exploitation minière arctique, et pose une question éminemment politique : faut-il vraiment ouvrir de nouvelles mines, ou repenser notre modèle de consommation ? Entre panique stratégique et exigence d’atteindre une sobriété de plus en plus nécessaire, le Groenland devient le symbole d’un monde qui refuse encore de regarder en face ses propres contradictions.
Gerald Holubowicz : Le Groenland est souvent présenté comme un territoire « stratégique ». Quelles réalités matérielles — minières, énergétiques, logistiques — se dissimulent derrière ce qualificatif apparemment neutre ?
Philippe Bihouix : Le Groenland présente, géologiquement, un potentiel minéral indéniable, qui n’est d’ailleurs encore que très partiellement exploré. Il peut s’agir de métaux « de base » (plomb et zinc, cuivre, chrome…), de métaux précieux (or, argent, platinoïdes), de minéraux industriels (barite, graphite…), de pétrole, et aussi, effectivement, de métaux « stratégiques » (molybdène, tantale et niobium, zirconium et hafnium, terres rares, uranium…)
Mais il y a une différence, très importante, entre repérer la présence géologique de ces ressources potentielles et en faire des réserves exploitables, c’est-à-dire que des entreprises minières pourront extraire de façon rentable avec les technologies disponibles et au prix de marché — qui, dans le domaine des matières premières, est toujours assez fluctuant.
Certes, le dérèglement climatique ouvre des perspectives d’opérations plus faciles dans le grand Nord — comme le passage du Nord-Ouest, qui ouvre une route maritime praticable avec la fonte plus prononcée de la banquise en été. Mais les conditions d’opérations restent très dures. Exploiter une mine réclame des infrastructures portuaires et routières pour la construction du site, la livraison d’équipements, l’approvisionnement en consommables et carburants pour l’extraction et le traitement de minerais, l’export des concentrés, les allers-retours du personnel… Et il n’y a pas de villes à proximité des gisements pour accueillir le personnel — on parle souvent de milliers de salariés… Les investissements peuvent donc vite s’avérer colossaux et les coûts opérationnels prohibitifs, et la « richesse » des gisements mis en exploitation doit couvrir tout cela. Rien n’est donc garanti à ce stade.
Et cela ne veut pas dire non plus que les investisseurs vont se précipiter ; en 2012, le bureau géologique des États-Unis (USGS) avait publié un rapport sur les richesses minérales de l’Afghanistan… Pour des raisons aisément compréhensibles, le pays n’est pas devenu un grand producteur minier depuis.
GH : Quand Trump évoque l’idée de « récupérer » le Groenland, faut-il y voir un simple délire géopolitique ou l’aveu brutal d’une panique matérielle des États-Unis comme puissance technologique face à l’épuisement ou l’augmentation de la pression autour des ressources ?
PB : Je dirais… ni l’un ni l’autre. L’intérêt géopolitique est réel — même si la méthode brutale peut créer des dégâts collatéraux avec ses alliés historiques. Les États-Unis se sont construits sur cette logique consistant à « repousser » les frontières, quitte à se parjurer très régulièrement sur les traités de paix signés avec différentes tribus amérindiennes notamment… Trump y voit probablement un symbole positif, ou une façon d’entrer dans l’histoire comme un président qui aura agrandi le pays…
L’intérêt potentiel pour les ressources minières peut jouer, mais la dépendance aux matières premières critiques de certains secteurs économiques (tech, défense…) est plus urgente et surtout, contrôler la mine est insuffisant. Il faut contrôler aussi le raffinage, la purification, de nombreuses étapes intermédiaires, dans un entrelacs de relations industrielles qui concernent des dizaines de pays, à commencer par la Chine, et des centaines de fournisseurs…
GH : On parle beaucoup de souveraineté numérique ou d’IA, beaucoup moins de la dépendance de ces technologies à des ressources physiques très localisées. En quoi le cas du Groenland révèle-t-il ce lien structurel entre numérique et géologie ?
PB : Le système numérique, on est en train de s’en rendre compte de plus en plus avec le déploiement de datacenters gigantesques pour le compte de l’IA, n’a rien de virtuel, de dématérialisé, et le cloud pèse bien plus lourd que les nuages. Son impact environnemental concerne les équipements des utilisateurs, les réseaux de télécommunications (des câbles transocéaniques aux antennes de téléphonie mobile), les datacenters qui hébergent les données et les services du web, et maintenant « calculent » pour répondre à nos prompts.
Il faut de l’énergie pour fabriquer, alimenter en électricité et/ou refroidir tous ces dispositifs, et de nombreuses ressources minérales — plus de 40 métaux dans un smartphone, un ordinateur ou un serveur, par exemple — qui seront, en fin de vie, très mal recyclés. En effet, les équipements sont très miniaturisés et intégrés, les rendant difficiles à démanteler et trier, les métaux sont souvent en quantités très faibles — certaines terres rares sont moins concentrées dans un smartphone que dans la croûte terrestre, mais évidemment, dans des composants et des endroits précis —, il n’y a pas de pertinence économique à les recycler, à part quelques métaux comme l’or, le palladium, le platine… Résultat, de nombreux métaux emblématiques du numérique (comme le tantale, l’indium, le germanium et le gallium, les terres rares…) ne sont quasiment pas recyclés (moins de 1 % disent les scientifiques) à l’échelle mondiale.
Dans la croissance de l’extractivisme, le numérique n’est pas le seul en cause, bien sûr. C’est, d’abord, l’urbanisation et la motorisation du monde, avant sa numérisation, qui tire les chiffres de consommations des métaux vers le haut. Le tantale sert dans le secteur du numérique, mais aussi dans celui de l’aéronautique/défense… Mais le numérique reste emblématique d’une évolution mortifère : l’effet rebond y est phénoménal — les gains « unitaires », d’énergie et de ressources, liés à l’efficacité technologique, sont largement annihilés par la croissance des volumes consommés ; et par ailleurs, il participe, facilite, amplifie la croissance des autres secteurs (par exemple, les réseaux sociaux contribuent très certainement à l’envie de voyager dans ces lieux formidablement photogéniques découverts sur Instagram…)
GH: L’Europe a-t-elle tort de ne pas renforcer sa présence au Groenland ou au contraire, faudrait-il abandonner toute ambition d’exploitation de ses sols pour éviter un emballement ?
PB : Cela peut sembler disruptif, mais oui, pourquoi ne pas décréter un moratoire sur les ressources, comme on l’a fait avec le traité international sur l’Antarctique dans les 229 536 1950, en pleine guerre froide ? Si l’on veut vraiment mettre en place des mécanismes techniques, économiques, sociaux et culturels de sobriété en ressources (conception d’équipements plus durables et réparables ; techno-discernement et limitation des fonctionnalités inutiles ; juste dimensionnement ; réutilisation et refabrication — c’est-à-dire incorporation de composants d’occasion dans des équipements neufs…), il faut se « contraindre » à la source. À chaque fois qu’on ouvre une mine, on s’éloigne du recyclage.
GH: Les métaux critiques deviennent-ils des actifs stratégiques au même titre que le pétrole au XXe siècle et comment devrait se positionner l’Europe face aux velléités de domination américaine sur le sujet ?
PB : De mon point de vue on n’est pas « entré » dans une nouvelle période où les métaux occuperaient une place stratégique à la place des énergies fossiles. Le poids économique et géopolitique des énergies fossiles reste énorme, et depuis toujours (enfin, depuis l’antiquité, disons…), nous vivons dans un monde où les métaux sont indispensables. Mais c’est vrai que nous sollicitons beaucoup plus le tableau de Mendeleïev, les « petits » métaux de spécialité sont récupérés et utilisés partout, là où ils n’étaient, il y a 50 ans, que des éléments trace, des impuretés des minerais de « grands » métaux, et utilisés que de façon sporadique. Et les interactions industrielles, géographiques, capitalistiques, sont devenues inouïes.
L’Europe doit effectivement assurer sa capacité d’approvisionnement ; mais elle pourrait en profiter pour se poser la question de l’utilisation de ses ressources. Nous faut-il des terres rares pour les usages médicaux — comme le gadolinium comme produit de contraste pour les IRM — ou pour pondre des deep fakes ? Du titane pour les aéronefs assurant notre défense, ou pour fournir des jets privés aux milliardaires ? Mettre en œuvre un programme de « sobriété intelligente », c’est aussi gagner en résilience, car en faisant un usage sélectif des ressources, en faisant durer les équipements et les infrastructures, en recyclant, nous nous exposerons moins aux tensions et ruptures dans les chaînes de valeur mondialisées.
GH: Si le Groenland cristallise autant de fantasmes, n’est-ce pas parce qu’il nous oblige à regarder ce que personne ne veut dire : que la sobriété n’est pas un choix moral, mais une contrainte physique — et donc un tabou politique majeur ?
PB : La sobriété peut prendre beaucoup de formes, qui ne conduisent pas toutes à une contrainte, une réduction du « bonheur », du confort… Par exemple, on peut réinvestir, réhabiliter, transformer les bâtiments vacants, plutôt que d’en construire des neufs. Mutualiser les réseaux télécoms, ce qui ne changerait rien vu du consommateur (comme on mutualise les réseaux électriques, d’eau, d’assainissement, de routes…). Parfois le « service » pourrait être un peu « dégradé », comme rouler dans des voitures moins lourdes et moins puissantes — les voitures des années 1960, bien plus petites, n’étaient pas considérées comme « liberticides ».
Mais pour mettre en œuvre ces changements, il faut se convaincre collectivement qu’ils peuvent se faire dans la justice sociale, le plein emploi, et créeront des changements positifs. Pour cela il faut un espace de débat démocratique profond et serein, à toutes les échelles… on n’en prend pas trop le chemin pour l’instant, hélas.
- « Il est clair » que Donald Trump « a le désir de conquérir le Groenland », dit le chef de la diplomatie danoise à Washington, Libération, 14 janvier 2026 ↩︎
- Emmanuel Macron annonce l’envoi de renforts « terrestres, aériens et maritimes » ces prochains jours au Groenland, BFM, 15 janvier 2026 ↩︎
- Trump announces new tariffs against Europe amid Greenland push, Politico, 17 janvier 2026 ↩︎
- New opinion poll shows 85 % of Greenlanders do not want to join US, The Guardian, 28 janvier 2025 ↩︎
- “On ne peut pas être intimidé par un allié » : face aux menaces de Donald Trump, plusieurs milliers de manifestants réunis au Groenland et au Danemark, France Info, 17 janvier 2026 ↩︎
Soutenez Synth
CET ARTICLE EST DISPONIBLE POUR TOUTES ET TOUS
Face à la domination des GAFAM et de leurs algorithmes opaques, nous vous aidons à reprendre la main sur les récits technologiques qui façonnent notre quotidien.
En soutenant Synth, vous co-construisez une voix forte, libre et indépendante.
Vous pouvez faire un don à partir de 1€
Contribuez dès aujourd’hui avec un don défiscalisé à 66 %.
Chaque euro compte, et un engagement mensuel multiplie l’impact.








