Dix ans après les attentats de novembre 2015, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) prolonge de trois années supplémentaires son partenariat avec l'entreprise américaine Palantir. Présentée comme « transitoire » lors de sa signature en 2016, cette collaboration s'étendra désormais jusqu'en 2028. Une reconduction qui cristallise l'échec des promesses de souveraineté numérique française, alors que le contexte géopolitique amplifie les risques d'accès aux données stratégiques par les services américains.
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Le 14 décembre 2025, Palantir 1 annonçait aux Échos 2 le renouvellement de son contrat avec la DGSI. Rien de surprenant pour les regards non avertis, si ce n’est que cette collaboration devait initialement demeurer temporaire. Au lendemain du 13 novembre 2015, submergée par la menace terroriste et dépourvue d’outils performants d’analyse de données massives, la sécurité intérieure française se tournait vers le géant de la surveillance américaine. La DGSI, jugeant qu’il n’existait aucune alternative suffisamment crédible sur le marché européen, optait alors pour le logiciel Gotham, capable de corréler d’immenses volumes d’informations éparses, et écartait de facto la solution française de ChapsVision jugée trop incertaine.
Depuis, les promesses d’émancipation d’avec le partenaire américain se sont enlisées dans les renouvellements successifs. Le contrat initial de 10 millions d’euros, signé en 2016, fut reconduit en 2019, puis en 2022. Entre-temps, Laurent Nuñez, alors directeur de la DGSI, aujourd’hui ministre de l’Intérieur, assurait dès 2018 vouloir « développer une offre française ou européenne ». Un appel d’offres baptisé OTDH était lancé en 2022, identifiant trois candidats potentiels : l’alliance Athea portée par Thales et Eviden, ainsi que les entreprises Blueway et ChapsVision. Trois ans plus tard, l’alliance Athea n’existe plus, qualifiée de « lettre morte » selon Les Échos, tandis que ChapsVision garde un silence prudent sur l’avancement de ses travaux.
Un acteur aux liaisons compromettantes
Palantir n’incarne pas qu’un simple phénomène technique. Fondée en 2003 par Alex Karp (dont les dernières apparitions ont inquiété certains observateurs 3) et Peter Thiel, cofondateur de PayPal, actionnaire historique de Facebook, conseiller numérique de Donald Trump et accessoirement Technofasciste en chef 4, l’entreprise a bénéficié du soutien d’In-Q-Tel, fonds d’investissement dépendant de la CIA. Ses clients incluent la NSA, le FBI ou l’armée israélienne. Cette proximité structurelle avec les services américains soulève des interrogations légitimes quant à l’étanchéité réelle des données françaises.
Le scandale Cambridge Analytica, révélé en mars 2018, a mis en lumière la participation de Palantir au traitement massif de données d’utilisateurs Facebook pour influencer l’élection présidentielle américaine. L’entreprise a d’abord démenti, avant d’annoncer une enquête interne. Plus récemment, Alex Karp déclarait vouloir rendre l’Amérique « plus meurtrière » 5, incarnant une vision où technologie et puissance exécutive américaine fusionnent organiquement.
Garanties fragiles sous pression géopolitique
Pierre Lucotte, directeur général délégué de Palantir France, assure que « toutes les données sont stockées sur les serveurs des clients, sur des réseaux isolés » et que seuls des « personnels français habilités » interviennent sur le dossier. Des garanties qui sonnent un peu creux si on se rappelle qu’en mars 2018, les États-Unis ont voté le Cloud Act, une législation qui fait appel à l’extraterritorialité du droit américain 6 et qui autorise Washington à exiger (et obtenir) l’accès à des données hébergées en dehors de son territoire dès lors qu’elles relèvent d’entreprises ayant une implantation américaine, ce qui est précisément le cas de Palantir.
On ne peut que déplorer le manque de vision stratégique qui anime les dirigeants européens et français, à rebours des grandes déclarations d’amour envers les acteurs de la Tech notamment. Difficile d’affirmer une indépendance numérique alors que, dans le même temps, tous les arbitrages tombent en faveur d’acteurs technologiques américains. Alors que les tensions entre les États-Unis et l’Europe grandissent, et que sur la scène internationale, les Américains se comportent en terrain conquis 7, comment interpréter cette mise sous tutelle du renseignement hexagonal dont les informations, si elles demeurent en France, pourront être consultées à tout moment par les services américains ?
- Dont le nom est inspiré de l’univers du Seigneur des Anneaux est un objet légendaire, une pierre de vision qui voient tout en tous lieux. ↩︎
- La DGSI rempile pour trois ans avec le géant américain du logiciel Palantir, Les Échos, 14 décembre 2025 ↩︎
- Wait, Did Palantir Just Make a Joke About Its CEO Doing Cocaine?, Futurism, 9 décembre 2025 ↩︎
- « Les technofascistes visent à l’effondrement des démocraties au moyen d’un coup d’État graduel », Philosophie Magazine, 25 septembre 2025 ↩︎
- The weirdest, best, and most unhinged quotes from Palantir’s Q4 earnings call, 4 février 2025 ↩︎
- L’extraterritorialité du droit américain est le nom donné à l’ensemble des dispositions du droit américain qui peut être appliqué en-dehors des frontières des États-Unis à des personnes physiques ou à des personnes morales de pays tiers, Wikipédia ↩︎
- US launches strikes on Venezuela, captures President Maduro and charges him with drug offences, BBC, 3 janvier 2026 ↩︎
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