EN UN COUP D’OEIL
- Des lunettes devenues armes sociales : des influenceurs filment des femmes à leur insu, transformant le harcèlement en spectacle viral.
- Un backlash féministe 2.0 : ces contenus recyclent la domination masculine sous couvert d’innovation, au mépris du consentement.
- Technologie, droit, société : entre vide perçu, sanctions existantes et reconnaissance faciale, le débat dépasse largement Meta.
Les lunettes connectées de Meta seraient-elles devenues le nouvel outil préféré de la manosphère ? À l’aide des caméras intégrées à ces montures, des influenceurs filment des femmes sans leur consentement pour les afficher sur les réseaux sociaux. Un phénomène encore cantonné au monde anglo-saxon, mais qui fait débat en France où l’on s’inquiète de ce backlash féministe 2.0.
Faut-il vraiment parler d’innovation au sujet des montures connectées de Meta, ou plutôt d’une régression anti-féministe ? Depuis le lancement de l’accessoire, début 2026, une tendance inquiétante ne cesse de prendre de l’ampleur. Des hommes utilisent cet accessoire connecté pour filmer discrètement leurs « flirts » de rue et filment, sans leur consentement, des femmes dont la gêne devient une forme de divertissement algorithmique. Sur les réseaux, cette mécanique tourne à plein régime sous les hashtags #POVRizz et #RizzPOV — le terme « rizz » étant un mot d’argot anglais pour désigner le charisme sur les réseaux sociaux. Fin février 2026, l’une de ces vidéos dépassait les 200 millions de vues sur TikTok.
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Une pratique qui incarne le versant 2.0 de la communauté dite de la « séduction ». Soit un groupe d’hommes inspirés par le développement personnel, avides de défis de drague de rue à l’image du compte @socialconfidentclub, qui propose sur Instagram d’aider « les hommes d’affaires actifs à surmonter leur anxiété d’approche et à gagner en confiance ».
Violation de la vie privée
Avec ces contenus, le spectateur adopte le regard du prédateur. À travers l’objectif invisible des lunettes Meta, la rue devient une scène de chasse où chaque passante est une cible potentielle. Des compliments lourds aux techniques farfelues pour arracher un baiser ou un numéro de téléphone, tout est filmé, monté et diffusé. Le piège se referme alors dans le silence du clic : que la femme sourit par politesse ou soit gênée au plus au point, cet échange n’est déjà plus le sien. Elle ne le sait pas encore, mais elle vient de devenir le personnage principal d’un contenu viral qu’elle n’a jamais consenti à tourner. En clair, elle est victime d’une agression à caractère sexiste.
Elyse alias @Herculysee sur X a été victime d’une agression de ce type. Son image a été enregistrée à son insu par un créateur de contenu hispanophone. Celui-ci a tenté de l’inviter à sortir de manière insistante dans un magasin. Une fois la supercherie découverte, la jeune femme s’est indignée d’avoir été jetée en pâture à des millions de voyeurs. “Voilà pourquoi ces lunettes, ou toute autre version, ne devraient PAS exister. Je me souviens très bien de cette interaction, je n’avais aucune idée que j’étais filmée. […] C’est perturbant. Ça me rend malade”, dénonce la jeune femme. Pour elle, comme pour tant d’autres personnes humiliées en ligne, ces outils ne constituent pas des gadgets, mais de véritables armes de violation de la vie privée.
Performance de la domination masculine
« Filmer le harcèlement en temps réel est une performance de la domination masculine. En exhibant le nombre de femmes abordées, ces créateurs produisent des trophées numériques destinés à valider leur statut au sein d’un boys club sexiste », s’alarme Laure Salmona, directrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement. Après des années de lutte pour sortir le harcèlement de rue de la banalité et le faire reconnaître comme une violence réelle, la technologie menace de nous faire reculer. » Car, avec l’usage détourné des lunettes Meta, les agressions deviennent « un simple divertissement, où l’on transforme le traumatisme des femmes en contenu ludique pour amuser la galerie », dénonce l’autrice du livre 15 idées reçues sur les cyberviolences et le cyberharcèlement.
Pour se dédouaner, Meta insiste sur la lumière LED intégrée à ses lunettes qui s’active chaque fois qu’une personne capture du contenu. Un argument insuffisant pour la chercheuse Hélène Bourdeloie. « Tout le monde n’a pas connaissance de cette fonctionnalité qui, par ailleurs, peut être détournée », pointe la coordinatrice du groupe de recherche Genre et espace numérique au CNRS. Preuve à l’appui, des tutoriels circulent sur Reddit pour désactiver le voyant, quand certains se fournissent en stickers sur Amazon pour masquer le signal et filmer en toute discrétion.
Banalisation de la surveillance
Si la pratique est surtout le fait d’influenceurs anglo-saxons, « filmer une femme à son insu avec des lunettes connectées pour diffuser la séquence sur les réseaux sociaux est un acte lourdement sanctionné en France », insiste l’avocat Sosthènes Dmitrasinovic, spécialiste du droit numérique et de l’intelligence artificielle. Entre les violations du RGPD sur la protection des données et les infractions au Code pénal, les risques légaux sont réels. « La captation comme la diffusion de vidéos sans consentement constituent des délits passibles de deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende. Selon les circonstances, ces faits peuvent également être qualifiés de harcèlement ou d’outrage sexiste », appuie-t-il.
Or la machine est d’ores et déjà lancée. Avec 7 millions d’exemplaires écoulés en 2025 et des discussions entre Meta et EssilorLuxottica pour pousser la production vers 20 millions d’unités. Ce n’est peut-être que le début de la dérive d’un outil qui se voulait révolutionnaire pour les technophiles mais qui comporte de nombreux angles morts, entre les risques de deepfakes et la surveillance de masse banalisée par ce gadget lifestyle. Le tout sponsorisé par les marques RayBan et Oakley. Meta travaille, en outre, à l’ajout d’une couche logicielle de reconnaissance faciale à son accessoire-phare. Cette mise à jour pourrait être disponible dans le courant de l’année 2026.
De la commodification au fascisme ?
« Permettre à des particuliers d’utiliser la reconnaissance faciale en pleine rue est une ligne rouge absolue. C’est offrir à n’importe qui un pouvoir de surveillance que même l’État peine à encadrer. Pour protéger nos libertés, la seule réponse cohérente n’est pas la régulation, mais l’interdiction pure et simple de ces produits sur le marché », assène l’avocat Sosthènes Dmitrasinovic. « Cette stratégie de commodification prépare un terrain dangereux pour le fascisme », avertit de son côté Laure Salmona. Elle appelle donc à « légiférer pour empêcher que cette intrusion technologique ne devienne la norme sociale de demain ».
En attendant un passage à l’acte des autorités françaises, son association se prépare à mener une grève féministe numérique le 8 mars, dans le cadre de le cadre de la journée internationale des droits des femmes. L’objectif ? Briser un continuum d’oppression millénaire perpétué sur le web.
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