EN UN COUP D’OEIL
- Diplomatie tech au Vatican : hackathons et réunions secrètes relient Curie et Silicon Valley, sur fond de « bien commun ».
- Une stratégie d’influence : Paul Tighe et Éric Salobir orchestrent un réseau mêlant Gafams, investisseurs et conseillers français.
- Éthique vs coups de com’ : “Appel de Rome”, jumeau numérique de Saint-Pierre, pendant que Léon XIV affiche un scepticisme croissant.
La relation du Saint Siège aux pontes de l’IA est ambivalente. Depuis dix ans, l’organisation de “hackathons romains” et de réunions discrètes indique que le le Vatican a bien ouvert ses portes aux magnats de la tech. Un “dialogue” qui permet au Saint-Siège de rester en phase avec les évolutions de la société. Et aux apôtres de la Silicon Valley de se connecter au monde chrétien, fort de ses 1,4 milliards de croyants. Synth a plongé dans les coulisses de ces rencontres et identifié les figures-clé de cette stratégie d’influence.
À Rome, tout a changé, et rien n’a bougé. Depuis que Léon XIV a pris la tête de la Curie en mai 2025, les usages hérités des douze ans de pontificat de François perdurent. Parmi eux, des rencontres aussi discrètes que régulières entre le Saint-Siège et la Silicon Valley se sont poursuivies. Une tradition de dialogue avec les géants de la tech, née il y a dix ans, sous l’impulsion d’un réseau de dirigeants, préoccupé par les conséquences sociales des outils qu’ils développent. Et la perspective de sensibiliser le pape à leurs préoccupations.
Une passerelle entre les deux mondes
En 2016, deux géants se serrent la pince dans la résidence Sainte-Marthe, au cœur du Vatican. Ce jour d’été, face au pape François, Mark Zuckerberg a troqué son traditionnel t-shirt-jean pour un costume-cravate. Entre le Brexit et l’élection de Donald Trump, le patron de Facebook jure vouloir l’aider à répandre son « message de compassion et de tendresse ».
Une rencontre permise par le travail de l’ombre d’un prélat irlandais qui, en coulisse, s’active alors pour faire rentrer l’institution millénaire dans l’ère moderne. Quelques années après avoir piloté le lancement du compte Twitter du pape Benoît XVI, l’évêque Paul Tighe organise une série d’entretiens à huis clos entre François et des magnats de la tech. Bien qu’il ne sache pas se servir d’un ordinateur, le Saint-Père martèle un message clair devant Tim Cook, d’Apple, et Eric Schmidt, de Google : la technologie doit être placée au service du bien commun.
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Mais le réseau de ce haut dignitaire, ordonné quarante ans en arrière, est limité. C’est un prêtre français qui lui ouvre les portes de la Silicon Valley. Ex-banquier, conférencier à la tête d’un think tank sur le numérique, Éric Salobir est alors expert pour le Vatican en matière de technologie. D’après Paul Tighe, c’est à l’occasion d’un festival dédié aux nouvelles technologies à San Francisco que le Dominicain noue de premiers contacts avec les « tech bros ». « Éric parvient toujours à “marcher dans ces deux mondes” en y conservant une véritable légitimité », racontait-il en 2022. « Il a joué un rôle déterminant en servant de passerelle ».
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Fait d’armes notable : en mars 2018, le Lillois, qui n’a pas souhaité répondre aux questions de Synth, organise un « hackathon » au Vatican. L’événement se tient sous l’égide du Secrétariat pour la communication, en partenariat avec Google et Microsoft. Durant trois jours, 120 étudiants du monde entier planchent sur des solutions techniques aux problèmes migratoires et environnementaux pointés par l’encyclique Laudato Si. Les vainqueurs reçoivent 2 000 $ et des casques de réalité mixte offerts par Microsoft.
Des rencontres plus discrètes se tiennent également au palais de la Minerve, un couvent dominicain couleur terre battue à deux kilomètres du Vatican. À partir de 2016, une trentaine de responsables se réunissent régulièrement sous l’impulsion des deux apôtres romains de la tech. Des dirigeants du Vatican y côtoient des ingénieurs et scientifiques de la Silicon Valley, sous la règle de confidentialité de Chatham House : les informations partagées lors des réunions peuvent sortir mais la liste des participants, elle, est tenue secrète.
Aux côtés d’Eric Salobir et de Paul Tighe, le « comité de pilotage » réunit le fondateur de LinkedIn, Reid Hoffman, le vice-président de Google, James M. Manyika, et l’ancien associé de McKinsey, Jean-Hugues Monier. Installé à New York, ce Français implanté dans les réseaux d’affaires internationaux fréquente autant Davos que Rome. Son rôle de conseiller d’entreprises sur le déploiement de l’IA et de chevalier au sein de l’organisation caritative de l’Ordre de Malte lui confère une place de choix dans ces rencontres. Le réseau d’Eric Salobir y est omniprésent : Reid Hoffman siège au conseil d’Optic, le think tank du prêtre, tout comme Carlo d’Asaro (ex-Google) et le prince Nikolaus de Liechtenstein. Quant à James M. Manyika, il est administrateur du conseil d’administration de la Human Technology Foundation, autre organisation fondée par Eric Salobir, affichant notamment sur son site le soutien de Google, Orange, Thalès et Palantir. Le média Church Leaders rapporte également la présence aux « dialogues » de Maurice Lévy, président du conseil de surveillance de Publicis et proche d’Optic.
Quand Dario Amodei et will.i.am rencontrent le pape
En 2023, de rares photos dévoilées à l’occasion de la venue du pape François au sein de cette réunion révèlent l’identité de participants. Synth y a identifié Dario Amodei (Anthropic) et le chanteur will.i.am. Côté Français, l’ancien secrétaire d’État chargé du Numérique de France, Cédric O, et la désormais coprésidente du Conseil français de l’IA et du numérique, Anne Bouverot, sont présents. Le prêtre et professeur de philosophie américain consulté par le Vatican sur les sujets liés à l’IA, Philip Larrey, signale aussi la présence de Demis Hassabis, directeur général de Google DeepMind : « C’est l’une des personnes que le Vatican écoute le plus sur ces sujets, il a fait plusieurs réunions privées avec le Pape ». Les images permettent également d’identifier Blaise Agüera y Arcas, vice-président de Google.
Si les Google’s boys sont en nombre, côté Gafams, seul Kevin Scott, le directeur de la technologie de Microsoft, est identifiable sur les images. Une sous-représentation étonnante, au vu de la manière dont le mastodonte californien a pénétré les portes du Saint-Siège depuis quelques années.
Microsoft et l’éthique
En 2019, le président de Microsoft, Brad Smith, rencontre François par l’entremise de Vincenzo Paglia, un archevêque alors à la tête de l’Académie pontificale pour la Vie. Au fil du dernier pontificat, cette boîte à idées reliée au Saint-Siège est sommée de mettre de côté ses thématiques de recherches historiques plutôt conservatrices, liées à la question des valeurs familiales ou de la morale sexuelle. L’enjeu de l’éthique entourant l’IA générative prend le pas, sous l’impulsion du prêtre Paolo Benanti qui s’impose comme conseiller du pape et lui souffle le concept d’“algor-ethique”, progressivement adopté par le Saint-Père. Lors de leur entretien à Rome, le boss du software et le souverain pontife parlent aussi de mettre l’IA « au service du bien commun ».
Peu après, Microsoft investit un milliard de dollars dans une startup californienne au potentiel considérable. OpenAI est alors une entreprise à but non lucratif, dont les fondateurs, Sam Altman et Elon Musk, répètent à l’envi qu’elle doit consacrer toutes ses recherches à l’émergence d’une “intelligence artificielle générale” au bénéfice de l’humanité. Lorsque, en 2020, Paolo Benanti pilote la publication de l’appel de Rome pour une éthique de l’IA, le texte est immédiatement signé par IBM et Microsoft. Sans être contraignant, il marque le premier appel formel émanant du Vatican à réguler les outils d’apprentissage automatique.
« L’idée était de pousser les grosses entreprises à changer la manière dont ils pensaient leurs produits dès la conception », détaille Andréa Ciucci, directeur à l’académie pontificale pour la Vie. « Et on a gagné ! Aujourd’hui, Microsoft et les autres qui ont signé comme Cisco parlent d’éthique et allouent des ressources à la recherche sur le sujet ». Ces engagements n’ont toutefois pas freiné la course effrénée lancée par ChatGPT en 2022, permettant à la multinationale créée par Bill Gates d’atteindre une valorisation record de 3,4 milliards de dollars.
Minecraft au Vatican
Depuis, la relation du mastodonte avec le Saint-Siège se poursuit. En 2025, Microsoft alloue drones, caméras et laser pour créer un jumeau numérique de la basilique Saint-Pierre, pour le site du monument. En prime, l’entreprise intègre la balade patrimoniale virtuelle dans « Minecraft Education » – une plateforme d’enseignement dans l’univers du jeu vidéo à succès dont elle détient la licence. Joli coup de pub, avalisé par une institution à la tête d’un réseau mondial d’universités et d’enseignements catholiques.
Taylor Black, directeur du programme d’incubation chez Microsoft, y voit un moyen de rester connecté aux besoins des clients : « Si on veut servir la planète, il faut que les 1,4 milliards de catholiques se sentent représentés dans nos produits, expose ce « consulteur » du Vatican. Notre point de vue ne doit pas être uniquement celui d’ingénieurs de la côte ouest américaine ».
Qui se sert de l’autre ? « Le Vatican est la cible préférée de tous les influenceurs, nous y compris », reconnait Etienne de Rocquigny. Avec son organisation Rerum NovAIrum, il tente de mobiliser l’enseignement social de l’Église pour aider les entreprises à distinguer les bons et mauvais usages de l’IA. « Les Gafams aimeraient s’adosser à l’image du Vatican pour en tirer une sorte de bénédiction, mais je pense que ça ne trompe personne. Surtout pas Léon qui, en pape américain autant du Nord que du Sud, est très lucide sur leur agenda ». Manière de signifier que ce pape, né à Chicago et adopté par le Pérou, connaît le pouvoir de l’influence culturelle du pays de l’oncle Sam sur ceux dans son giron.
Léon à l’écoute du mouvement contre l’IA
D’autant que François, auparavant, et désormais Léon, consultent une multiplicité d’acteurs sur ces sujets. En novembre 2025, le Saint-Père recevait Megan Garcia, dont le fils s’est ôté la vie après avoir développé une relation malsaine avec un chatbot. « Un nombre considérable d’événements officieux se déroulent autour du Vatican, et permettent de porter des messages », rappelle Philip Larrey, citant pour exemple la venue de Max Tegmark, voix du Future of Life Institute, influente parmi les catastrophistes.
Au Saint-Siège, il se murmure que la première lettre solennelle qu’il adressera à l’ensemble des chrétiens pourrait être en partie consacrée à la révolution engendrée par ces logiciels. Ses prises de position critiques sur les risques liés à l’usage de l’IA martelées depuis sa prise de fonction ne laissent pas de doute sur son scepticisme à l’égard de cette technologie et du « contrôle oligopolistique » des systèmes algorithmiques : « La tâche qui nous est confiée n’est pas d’arrêter l’innovation numérique, mais plutôt de l’orienter et de prendre conscience de sa nature ambivalente », exhortait-il en janvier. « Il revient à chacun de nous d’élever la voix pour défendre la personne humaine, afin que nous puissions véritablement assimiler ces outils comme des alliés ».
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