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Aura Salla - Synth

Qui est Aura Salla, ex-lobbyiste de Meta chargée de « simplifier » les règles du numérique européen ?

EN UN COUP D’OEIL

  • Une nomination sous tension : l’ex-lobbyiste de Meta incarne les difficultés d’une Europe qui veut réguler sans se fragiliser.
  • L’argument de l’expertise intérieure : ses soutiens défendent une connaissance des Big Tech utile pour mieux anticiper leurs stratégies.
  • Souveraineté ou dérégulation ? : derrière son parcours libéral, Aura Salla cristallise le débat sur l’avenir du numérique européen.
Ancienne lobbyiste de Meta à Bruxelles, aujourd’hui eurodéputée finlandaise, Aura Salla a été nommée en février rapporteure du Digital Omnibus, un texte clé pour la simplification du cadre numérique européen. Entre critiques sur son passé au sein de la multinationale américaine et défense d’une expertise acquise de l’intérieur, son profil cristallise les tensions autour de la régulation numérique dans l’Union Européenne.

Sous les plafonds du parlement européen, il arrive que le vrai tumulte ne vienne pas des urnes, mais des silhouettes qui s’y avancent. Certes, le 26 mars, les eurodéputés ont adopté à une majorité écrasante le volet du Digital Omnibus consacré à l’intelligence artificielle (IA), reportant d’août 2026 à décembre 2027 l’obligation pour les systèmes d’intelligence artificielle à haut risque de se soumettre à ses règles en matière d’IA. Mais une autre histoire, plus trouble, affleure sous la surface : celle d’Aura Salla, nommée le 11 février rapporteure du texte censé simplifier les règles du numérique européen, et ce, pour la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE). Cette promotion pique certains de ses collègues eurodéputés, ainsi que les ONG anti-corruption, en particulier en raison du passé de l’eurodéputée. Car, avant d’enfiler son nouveau costume de rapporteure, l’élue finlandaise a été la lobbyiste en chef de Meta à Bruxelles, entre 2020 et 2023.


Pour ses détracteurs, le symbole est presque trop parfait, comme une fable politique écrite avec un peu trop d’ironie. Sara Matthieu y voit l’entrée du “loup” Big Tech dans la bergerie où se forgent les règles censées les contraindre. « Meta tente depuis longtemps de détricoter nos règles de confidentialité en faisant passer son modèle économique avant les droits des citoyens. Et aujourd’hui, avec l’appui du PPE [Parti populaire européen], l’influence des Big Tech entre directement au Parlement », analyse dans une publication Facebook la parlementaire belge membre du groupe européen des Verts. Plusieurs ONG anti-corruption partagent son inquiétude et évoquent une nomination « surprenante » et « profondément erronée » dans une lettre datée du 25 février appelant à l’annulation de sa nomination. D’autres, comme Yvan Verougstraete, co-président de la commission ITRE, défendent l’idée qu’il faut connaître le monstre de l’intérieur pour lui passer la bride. « Connaître de l’intérieur les stratégies des grandes plateformes peut permettre d’anticiper leurs méthodes et de mieux encadrer leurs pratiques », confie ainsi le responsable européen à Synth.

Parcours d’une libérale convaincue

Au cœur de la polémique, une quadragénaire blonde et au regard perçant, originaire de la petite ville de Lappeenranta au sud-est de la Finlande. Aura Salla raconte à Synth être passionnée par la politique depuis ses 15 ans. Elle explique s’être construite en opposition à au Capital de Karl Marx, père du communisme. « Ce qui me sépare de la vision de Karl Marx, c’est que je ne crois pas à l’emploi pour l’emploi, ni à une vision où l’individu s’efface derrière le collectif. Je crois aux talents, aux parcours personnels et à la création de valeur. C’est pourquoi je me définis comme libérale », avance la politicienne. Elle enchaîne dès lors un service militaire, étudie les sciences politiques à la fac et effectue dans sa vingtaine un stage au Bureau d’information du Parlement européen pour la Finlande. Dès lors, elle ne visera qu’une chose : occuper un siège au Parlement Européen. Pour y parvenir, elle passe aussi bien par le poste d’assistante parlementaire dans son pays natal que celui de conseillère auprès de l’ancien chef de la Commission européenne Jean-Claude Juncker au Centre européen de stratégie politique (EPSC), le think tank interne de la Commission, entre 2016 et 2020.

Aura Salla met en avant un parcours fait d’opiniâtreté. Il lui aura fallu trois tentatives pour décrocher son siège au Parlement européen. Candidate en 2014 et 2019, elle est finalement élue en 2024 après un passage par le Parlement finlandais sous l’étiquette du Kokoomus, parti politique finlandais conservateur et libéral. Le vrai tournant, selon elle, intervient après l’échec de 2019, lorsqu’elle sort épuisée, après une thèse à l’Université de Turku sur l’évolution du rôle de la Commission européenne pendant la crise de l’euro à peine terminée, et sans cap évident pour la suite. C’est à ce moment-là que Facebook entre dans l’équation. « Ma première réaction a été de refuser catégoriquement toute proposition. Je n’y travaillerai pas, même en étant morte. Il faut dire que l’affaire de Cambridge Analytica venait d’exploser », rembobine-t-elle. Mais un argument finit par la convaincre : on ne comprend pas vraiment les Big Tech tant qu’on ne les a pas vues de l’intérieur. Après neuf entretiens, dont un dernier face à Nick Clegg, ex-vice premier ministre britannique, elle rejoint Meta à la veille du Covid. Trois ans plus tard, elle en tire une lecture très politique. « Cette expérience m’a permis de comprendre l’état d’esprit de Meta, ses méthodes de décision et ses mécanismes internes. Aujourd’hui, je considère que cette connaissance de l’intérieur est un atout que je veux mettre au service de l’Europe », avance aujourd’hui l’eurodéputée. Avant de préciser avoir changé de regard sur Meta depuis ralliement de Mark Zuckerberg à Donald Trump et ses appels du pied en direction de la sphère MAGA.

Conflit d’intérêts ou faux procès ?

Quand on évoque les soupçons de conflits d’intérêts soulevés par les ONG anticorruption, Aura Salla se braque et crie à la désinformation. « Je trouve absurde qu’on me prête une proximité avec les géants de la tech alors que, depuis des années, je défends exactement l’inverse », s’indigne l’élue. Elle clame, au contraire, vouloir réduire la dépendance européenne aux plateformes américaines et chinoises. Pour cela, la finlandaise plaide pour une révision des marchés publics, afin que « les institutions, les États et les administrations choisissent en priorité des entreprises technologiques européennes. » Sa ligne souverainiste suscite cependant des réserves. « Même si son objectif principal est de soutenir l’industrie européenne au sens large, il est important de s’interroger sur la manière dont son plan peut finir par favoriser les géants de la tech » pointe Magardia Silva, chercheuse au Center for Research on Multinational Corporations, association néerlandaise.
qui enquête sur les multinationales tech. D’autant qu’Aura Salla a continué, depuis son élection, à rencontrer plusieurs représentants de Microsoft, Amazon et Meta. De quoi entretenir un doute qu’elle, justement, voudrait voir disparaître.

La déréglementation n’est pas un angle secondaire chez Aura Salla : c’est le cœur de sa vision politique sur le numérique. Depuis fin 2024, elle répète que l’Europe ne peut pas prétendre vouloir faire grandir des champions technologiques tout en les enfermant dans un carcan de règles. Sa nomination, en février 2026, comme rapporteure d’un texte précisément chargé de simplifier le cadre digital européen, n’a donc rien d’un hasard. Yvan Verougstraete comme Margardia Silva rappellent cependant que l’eurodéputée n’est pas seule décisionnaire de l’avenir législatif de l’UE en matière technologique. D’autres rapporteurs sont en place et le texte sera débattu et négocié. Le texte sera donc collectif mais la direction donnée, elle, dit déjà beaucoup de l’Europe numérique que certains veulent dessiner.

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