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Technofascisme : quand la Silicon Valley réinvente la suprématie blanche

La propagande du pouvoir américain a muté : elle ne cherche plus à convaincre, elle cherche à désorienter, à provoquer le ricanement plutôt que l’adhésion, à rendre les symboles du fascisme assez ludiques pour qu’on hésite encore à les nommer. Philosophe, spécialiste des Black Studies et de la pensée decoloniale, Norman Ajari fait paraître aux éditions Météores « Technofascisme. Le nouveau rêve de la suprématie blanche ». Dans cet entretien il éclaire la généalogie intellectuelle de ce nouveau fascisme tech.

Dans son essai Technofascisme : le nouveau visage de la suprématie blanche 1, le philosophe Norman Ajari analyse le phénomène encore trop peu documenté qu’est le technofascisme. Pour Ajari, la période dans laquelle nous nous trouvons ne marque pas un retour du fascisme historique, mais sa mutation la plus aboutie, celle où le CEO remplace le Führer, où l’entreprise dévore l’État, et où, face à ces transformations, la résistance devra peut-être puiser ses ressources ailleurs que dans le camp des Lumières.

Il suffit de regarder de près le comportement de l’exécutif américain pour en voir une incarnation concrète. D’abord, ce qui frappe dans la communication trumpiste, c’est son rapport irrévérencieux au sérieux. Les slogans suprémacistes, impérialistes et racistes circulent sur Truth Social en surfant sur l’iconographie sous kétamine des IA génératives d’OpenAI. Greg Bovino s’affiche drapé dans un manteau qui rappelle celui des SS de l’allemagne Nazie et ses collègues revêtent les masques du Punisher pour traquer les migrants dans la rue. L’action publique baigne dans une atmosphère de mème et de ricanement permanents sans qu’on ne puisse rétablir le sérieux de la situation.

Pour Norman Ajari, cette dérision permanente reprends une grammaire, des codes, qui rendent possible d’agir en fasciste sans porter le fardeau de la subjectivité fanatique. On agite les symboles du fascisme tout en se convainquant de ne pas les croire vraiment. On amuse tout en terrifiant. Dans la pratique politique, précise le philosophe, il est « quasiment impossible de discerner les opinions des fascistes dérisoires de celles de véritables néonazis ». Nick Fuentes, commentateur d’extrême droite américain, le confirme à sa manière : son problème avec Trump, dit-il publiquement, c’est « précisément qu’il n’est pas Hitler ».

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Ce fascisme pop a d’ailleurs des racines intellectuelles moins anodines qu’il n’y paraît, et elles sont pour une part significative françaises. Dans les années 1970-1980, le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), animé par Alain de Benoist, entreprend de rendre le fascisme théoriquement présentable. C’est Guillaume Faye, par ailleurs animateur Skyrock sous le pseudonyme « Skyman », qui, avec L’Archéo-futurisme (fin des années 1990), formule la version la plus opératoire pour le siècle suivant. Sa thèse : la supériorité de l’Occident tient à la conjonction d’un génie technologique sans borne et d’une brutalité assumée. Un érotisme de la machine pilotée par des individus quasiment immoraux.

Peter Thiel, cofondateur de PayPal, investisseur derrière Facebook, Airbnb et Spotify, et premier grand argentier de Trump et JD Vance, partage cette philosophie de l’histoire. Dans ses écrits, il affirme que la civilisation occidentale est la seule à s’inscrire dans un temps linéaire et à posséder un futur réel, la Chine ne devant son succès qu’à sa capacité d’imitation. Sa formule competition is for losers résume une conception du capitalisme de monopole érigée en stratégie existentielle : il faut devenir « le monopole de soi-même ». Nick Land, philosophe britannique du CCRU de Warwick, qu’il partageait avec Mark Fisher, Sadie Plant et Kodwo Eshun, en représente la version philosophiquement la plus sophistiquée. Sa longue fréquentation de l’art contemporain lui a conféré une aura culturelle qui a longtemps masqué ce que Norman Ajari considère comme un fascisme fondamental. « Comme chacun sait, Judas lui-même était très bien entouré », observe ironiquement le philosophe.

Le CEO comme nouveau souverain : la privatisation du régalien à l’œuvre

La mécanique du technofascisme tient en un syllogisme : toutes les grandes entreprises fonctionnent comme des dictatures, l’État doit fonctionner comme une entreprise, donc l’État doit fonctionner comme une dictature. Le DOGE de Musk en a offert une démonstration grandeur nature, une thérapie de choc managériale appliquant la logique de la survie du plus fort à l’appareil fédéral américain. Palantir, société cofondée par Peter Thiel (encore), en incarne la version la plus létale : son logiciel modélise des kill chains, des chaînes de mise à mort au sens littéral, et l’armée israélienne l’emploie à Gaza avec l’efficacité génocidaire que l’on connaît. Karp ne s’en cache pas devant ses actionnaires.

Ce transfert de souveraineté vers la forme-entreprise ne constitue pas, pour Norman Ajari, un retour au féodalisme, contrairement à l’hypothèse techno-féodale de Varoufakis ou Cédric Durand. C’est l’effondrement du néolibéralisme concurrentiel au profit d’un capitalisme de monopole analytiquement plus proche de l’impérialisme décrit par Lénine que du servage médiéval.


Sylvia Wynter, l’afro-futurisme et la question de ce que « humain » veut dire

Combattre le technofascisme avec les seules armes de la démocratie libérale revient, selon Norman Ajari, à s’attaquer à une flotte de sous-marins nucléaires avec des pistolets à eau. C’est donc vers la tradition radicale noire que le philosophe se tourne pour mobiliser un contre-imaginaire opératoire, et notamment vers Sylvia Wynter, philosophe jamaïcaine dont la carrière s’est déployée à Stanford, la matrice même de Thiel. Wynter a développé le concept d’humanité processuelle : l’humain n’est pas un donné, c’est une pratique. Les Lumières européennes ont fabriqué un paradigme de l’Homme, genré, racialisé, occidental et l’a érigé en quintessence de l’humanité. Le technofascisme le radicalise en lui ajoutant la dimension transhumaniste : dépasser cet Homme pour aller vers un surhumain supra-racial. Un racisme sous stéroïdes.

La tradition radicale noire, depuis les premiers auteurs abolitionnistes, n’a jamais pu prendre l’humanité pour acquise, et c’est précisément cette instabilité fondatrice qui, selon Norman Ajari, ouvre un espace critique que le discours européen se refuse à occuper. Résister au technofascisme passe concrètement par la socialisation des entreprises : remettre aux travailleurs les rênes de leur direction, faire de l’entreprise le premier lieu de décision démocratique du monde contemporain.

La question qui demeure suspendue est peut-être celle-ci : dans quelle mesure la critique du technofascisme qui se déploie en Europe reste-t-elle prisonnière du récit que l’Occident se raconte sur lui-même — celui dont le technofascisme n’est pas l’antithèse, mais l’accélération ?

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  1. Technofascisme : Le nouveau rêve de la suprématie blanche, Norman Ajari, 2026 ↩︎
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