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« War Markets » : sur Polymarket et Kalshi, on spécule sur la mort et la destruction

Des plateformes dérégulées comme Polymarket et Kalshi autorisent des anonymes à parier sur de possibles frappes militaires, la mort de dirigeants politiques ou l’hypothèse d’un conflit nucléaire. Au plus proche de l’actualité guerrière de ce début d’année, les gains empochés peuvent atteindre des centaines des millions de dollars. Alimentant les soupçons de délit d'initiés. 

Au mois de mars 2026 sur Polymarket, la plateforme leader des « marchés prédictifs », il est possible de miser de l’argent (en crypto-actifs) sur de possibles événements liés à l’actualité guerrière : « Quels pays seront frappés par l’Iran en mars ? » ; « Les États-Unis vont-ils frapper Cuba ? » ; « Une offensive terrestre d’Israël au Liban ? ».

Mais aussi de parier sur une possible escalade nucléaire en Iran : « Iran Nuke before 2027 ? ». En plein boom, cette plateforme dérégulée inaugure une nouvelle accélération mortifère du capitalisme néolibéral : la financiarisation des conflits armés. Ou quand des régiments de tradeurs amateurs espèrent réaliser des gains sur la mort, la destruction et les crimes de guerre.

Financiariser les conflits armés

Quelques heures seulement avant qu’une frappe mortelle ne touche la résidence de l’ayatollah Khamenei, un utilisateur de Polymarket sous le pseudonyme de “magamyman” a pu réaliser un gain de 120,000 dollars en pariant sur le fait que le guide suprême ne serait plus au pouvoir avant la fin mars, rapporte The Atlantic. Et dans les heures précédant l’opération « Epic Fury » en Iran, 150 utilisateurs ont parié au moins 1000 dollars chacun que l’opération serait déclenchée de façon imminente. Le jackpopt revenant à un utilisateur anonyme ayant empoché près de 500,000 dollars sur l’un des paris associé à l’opération en Iran.

Depuis mars 2025, plus de 529 millions de dollars ont été pariés sur les « par markets » de plateformes comme Polymarket ou Kalshi. Avec la succession des opérations militaires menées conjointement par Israël et les Etats-Unis, les paris s’envolent depuis le début de l’année. En janvier 2026, un utilisateur anonyme a empoché 400,000 dollars après avoir correctement parié sur l’enlèvement de Nicolás Maduro. Le timing de ses différentes prises de position montrait une anticipation quasi-parfaite de cette actualité spectaculaire, laissant planer le doute sur un possible délit d’initié. Un « insider », proche du gouvernement ou des agences impliquées, aurait-il eu accès à l’information concernant la capture et décidé de monétiser ce « edge » sur un marché prédictif ?

Du délité d’initié sous stéroïdes ?

Il faut dire que, sur Polymarket, certains gains spectaculaires résultant de paris audacieux ont créé le doute. Le 26 février dernier, dans les heures précédant le déclenchement de l’opération « Epic Fury » en Iran, six comptes anonymes de la plateforme Polymarket (repérés par le site d’analyse Bubblemaps) ont amassé 1,2 millions de dollars après avoir correctement misé sur le timing de l’attaque menée par Israël et les États-Unis. À quelques heures seulement du déclenchement de l’opération, ces comptes ont placé plusieurs milliers de dollars chacun sur l’option « oui », indiquant qu’ils misaient sur des frappes imminentes contre le régime des mollahs. Ces six comptes ont tous été créés pour ce pari spécifique, et le tempo du pari précédait immédiatement l’actualité, laissant entendre que les parieurs disposaient d’informations précises venues de l’intérieur de l’État major américain.

Depuis, les spéculations sur un possible délit d’initiés se font pressantes. Début février 2026, les autorités israéliennes ont ainsi arrêtés plusieurs réservistes de l’armée accusés d’avoir utilisé leur accès à des informations confidentielles pour parier sur des marchés prédictifs, et empocher de substantiels gains. Une pratique criminelle, pourtant encouragée par le jeune CEO de la plateforme, Shayne Coplan. Dans un interview pour Axios, ce dernier a ainsi déclaré fin 2025 : « Ce qui est cool avec Polymarket, c’est que la plateforme encourage à divulguer des informations sur le marché ».

Prophétie auto-réalisatrice

La popularité de ces pratiques de spéculation sur les désastres interrogent également, dès lors que l’on réfléchit aux possibles effets d’entrainement. Par-delà la spéculation financière, doit-on s’inquiéter de l’influence de ces plateformes chez les décisionnaires militaires eux-mêmes ? « Il ne faudrait pas un budget faramineux pour qu’un gouvernement ou un acteur étatique ne manipule les paris sur Polymarket afin de suggérer l’idée que des pays du Golfe puisse envahir l’Iran, conduisant à de vraies opérations militaires sur le terrain — nourrissant la panique et la paranoïa », alerte le chercheur Alex Goldenberg dans The Atlantic.

D’autant que certains experts militaires se font les avocats de ce type de plateformes, encourageants les stratèges à intégrer les tendances des “war markets” à leurs analyses, notamment pour les problématiques de sécurité nationale. À ce jour, seule la plateforme Kalshi est enregistrée aux Etats-Unis. Depuis son bannissement pour trois ans en 2022, l’accès à Polymarket doit se faire avec un VPN. Mais deux sénateurs démocrates ont d’ores et déjà proposé d’interdire ces pratiques de spéculation sur les « war markets », en particulier aux membres du Congrès américains et des différentes agences gouvernementales étasuniennes.

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