EN UN COUP D’OEIL
- Des géants du numérique dans l’arrière-pays : Les data centers quittent Marseille pour s’étendre massivement, malgré des impacts énergétiques et environnementaux majeurs.
- Des inquiétudes locales ignorées : Pollution, faible emploi, risques sanitaires : les critiques s’accumulent, sans freiner l’élan politique et industriel.
- Numérique imposé, débat évité : Les citoyens questionnent un modèle imposé par les promoteurs, soutenu par l’État au nom de la souveraineté numérique.
Après une dizaine de data centers en autant d’années, Marseille sature. Les projets se tournent alors vers l’arrière-pays avec une taille toujours plus importante. Dans un contexte politique très favorable, difficile pour les opposants de faire bouger les lignes.
Décembre dernier, la mairie des Pennes-Mirabeau, au nord de Marseille, est pleine à craquer. L’entreprise Telehouse et les pouvoirs publics animent la réunion de clôture de l’enquête publique autour du projet de data center dans la ville. Un mois plus tôt, l’enquête d’un autre centre de données s’est clôturée à Bouc-Bel-Air, dix kilomètres plus loin. C’est presque une habitude dans la métropole d’Aix-Marseille. Acteur secondaire du numérique il y a une décennie, elle voit pousser quasiment un data center par an depuis 2014 grâce à son emplacement stratégique dans le réseau planétaire de câbles sous-marins. Elle est dorénavant le sixième hub numérique mondial.
Ces deux projets constituent tout de même une rupture. Ce sont les premiers à s’installer en dehors du littoral. Quitter cette zone ultra-saturée à un avantage clair : construire plus grand. Avec respectivement 60 000 et 100 000 m², les centres des Pennes-Mirabeau et de Bouc-Bel-Air sont cinq à dix fois plus grands que les infrastructures marseillaises. Mais les besoins électriques augmentent en conséquence. Pour refroidir les 24 000 serveurs du site de Bouc-Bel-Air, il faudra l’équivalent de la consommation d’une ville de 120 000 habitants, dix fois sa population.
Des émissions de CO2 potentiellement sous-estimées
Ce refroidissement est au cœur des craintes de l’autorité environnementale. Premier écueil pointé par l’institution, le fluide frigorigène prévu à Bouc-Bel-Air : « Il s’agit d’un PFAS dont la dégradation dans l’atmosphère [a des] effets sanitaires mal connus ». En 2023, la préfecture avait déjà mis en demeure Digital Realty, gestionnaire de cinq data centers à Marseille et promoteur du projet à Bouc-Bel-Air, pour de fuites répétées de fluides frigorigènes avec pour conséquence une explosion de ses rejets de gaz à effet de serre, bien au-dessus de ce qui était annoncé.
L’institution pointe également l’absence d’études d’impact quant aux groupes électrogènes à essence, utilisés en cas de panne. Au vu de la consommation du site, une utilisation, même courte, n’est pas anodine. L’ensemble de ces éléments conduit à un avis inquiet de l’agence régionale de santé concernant le projet aux Pennes-Mirabeau : « Les émissions atmosphériques du projet auront pour conséquence des dépassements de la valeur guide de l’OMS en dioxyde d’azote ». En réponse, l’entreprise indique avoir réduit le nombre de groupes électrogènes pouvant être utilisés en simultanés, de 36 à 13 pour une durée annuelle maximale de 30 heures.
L’avis est malgré tout au cœur de la réunion publique. « On a déjà l’aéroport avec des avions qui nous passent au-dessus toute la journée », soupire Christine Muscat, fondatrice de l’association Non au data center. Elle pointe aussi le manque de retombées économiques pour la ville par rapport à la taille de l’infrastructure. Un data center requérant particulièrement peu de personnel 1 . « Il devrait y avoir 40 emplois sur le site qui occupe six hectares. On aurait facilement pu mettre cinq ou six entreprises de 100 salariés », développe-t-elle. Pour Bouc-Bel-Air, c’est même 10 hectares qui sont mobilisés pour une poignée de salariés. C’est d’ailleurs ce point qui a fait reculer la mairie (DVG) de Marseille sur sa politique d’accueil des centres de données, à l’origine plutôt favorable.
Une simple réponse à des besoins ?
De son côté, le cabinet du maire des Pennes-Mirabeau (divers centre) a le mérite de l’honnêteté :
« Qu’il soit à Marignane ou à Vitrolles, ça ne change rien. Autant qu’il soit chez nous, comme ça, on prend les taxes ! » Quant aux craintes des habitants, cela ne semble pas être sa priorité : « Peu importe ce que vous faites, les gens le veulent ailleurs ! La question, c’est : est-ce que l’on veut faire de virage de l’IA en France ? ». Moins direct, le cabinet du maire du Bouc-Bel-Air (LR), qui se dit ni pour ni contre, le rejoint sur ce deuxième point : « C’est une infrastructure qui répond à un besoin. »
Cet argument est l’élément de langage central des promoteurs, répété à chaque consultation : nous utilisons tous le numérique. Le message est si bien passé que même la plupart des opposants aux projets le concèdent spontanément. Or, pour Antoine Devillet de l’association marseillaise, le Nuage était sous nos pieds 2, l’argument ne va pas de soi : « Les promoteurs prétendent qu’ils ne font que répondre à des besoins en augmentation. Or les infrastructures sont construites avec une volonté de modification des usages. » Cette modification des usages passe d’ailleurs d’abord par les entreprises, premiers clients des serveurs bien avant les particuliers.
Pour l’associatif, la véritable question est la possibilité pour les citoyens de choisir quel numérique est désirable. Surtout que les conséquences principales se font ailleurs : « Il y a la question extractive qui n’est pas abordée lors de ces consultations. Les serveurs demandent des métaux rares avec des conséquences en cascade à l’échelle planétaire ». Cette exploitation massive de ressources se fait également dans des conditions de travail opaques et finit d’achever l’image verte des data centers.
Des pouvoirs publics très favorables
Contacté, Digital Realty, se contente d’une réponse pour le moins généraliste : « Pour votre acculturation au sujet, il faut savoir que les besoins numériques augmentent ». En revanche, pas de réponse sur l’adéquation entre l’augmentation des usages et la taille exponentielle des infrastructures. L’entreprise ne souhaite pas non plus répondre sur l’impact social et environnemental. Quant à Telehouse, l’entreprise n’a pas donné suite.
Pour Antoine Devillet, ce développement massif est avant tout opportuniste grâce à une politique volontariste des pouvoirs publics : « À échelle de l’état, il y a l’idée qu’avoir des data centers sur notre territoire, c’est avoir un levier d’influence et d’attractivité ». En novembre dernier, Bercy sortait un guide de l’installation de data centers à destination des promoteurs et des collectivités3, avec comme objectif de faciliter les initiatives des deux côtés. La région Paca (LREM) et la métropole (DVD) sont également très favorables avec un objectif affiché de faire rentrer Marseille dans le top 5 des hubs internet mondiaux. D’autres projets sont donc à l’étude, comme à Gardanne, à cinq kilomètres de Bouc-Bel-Air.
Auprès de Synth, la préfecture des Bouches-du-Rhône confirme l’importance de cette stratégie : « L’implantation des data centers dans l’hinterland [arrière-pays en anglais] marseillais est un enjeu de souveraineté numérique pour la France et doit être soutenue. » Reste que la souveraineté nationale reste discutable. Les promoteurs et bon nombre de leurs clients sont des entreprises étrangères.
Cette proximité entre discours privé et public s’est illustrée aux Pennes-Mirabeau. Quelques jours après la dernière réunion publique, l’ancien directeur de cabinet de la ville a rejoint Telehouse 4. Si l’entreprise, comme la mairie, réfutent tous conflits d’intérêts, la nouvelle passe mal chez les opposants. Jean Reynaud du collectif Non au data center assène : « Ça ne peut pas calmer la situation. Il y a des intérêts qui ne sont pas des intérêts publics. »
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- Artificial Jobs: The Illusion of Big Tech’s Data Center Employment Claims, Food & Water Watch, 7 janvier 2026 ↩︎
- L’association a rédigé une réponse complète à la consultation des Pennes-Mirabeau que vous pouvez retrouver en intégralité sur le site Le nuage était sous nos pieds ↩︎
- Guide de l’installation de data centers à destination des promoteurs et des collectivités, DGE, 28 novembre 2025 ↩︎
- Pennes-Mirabeau : l’ex-dircab du maire pantoufle chez le porteur de projet du data center, Marsactu, 15 décembre 2025 ↩︎








