EN UN COUP D’OEIL
- Algorithmes sous soupçon : Deux enquêtes indépendantes suggèrent que X et TikTok amplifient l’extrême droite en pleine campagne municipale.
- Le cas Knafo interroge : Sur X, ses vidéos explosent sans cohérence avec l’engagement mesurable, contrairement à TikTok.
- Un risque démocratique documenté : Études de terrain et recherche académique convergent, tandis que la riposte institutionnelle tarde.
Constat sans appel à la veille d'élections municipales très disputées dans un certain nombre de territoires, les réseaux sociaux X et TikTok favoriseraient particulièrement les contenus d'extrême droite. C'est en tous cas ce qu'il ressort de deux études, une dirigée par la l'ONG People vs Big Tech et une autre dirigée par Arago, qui documentent de manière indépendante ce que les plateformes X et TikTok refusent d'admettre: leurs algorithmes ne sont pas neutres, et leurs effets sur le débat politique sont désormais mesurables
Depuis plusieurs semaines, un phénomène sur les réseaux résiste à toute explication raisonnable. En janvier 2026, les vidéos de Sarah Knafo, candidate à la mairie de Paris du parti d’extrême droite d’Eric Zemmour Reconquête!, accumulent sur X environ 17 millions de vues, contre 1,4 million pour Rachida Dati, candidate LR qui dispose pourtant d’un nombre d’abonnés sensiblement équivalent.
En février, l’écart s’amplifie encore : les vidéos de Knafo sont vues en moyenne dix fois plus que celles de la Ministre de la Culture, 202 585 vues par vidéo contre 20 984. La candidate des Républicain n’a pourtant pas lésiné sur les coups médiatiques en arpentant les rues de Paris pour créer le buzz sur les réseaux mais rien n’y a fait. Arago, média de veille politique propulsé par l’IA générative, publie ces observations dans deux vagues d’étude successives (ici et ici) et y détecte quelque chose qui dépasse la seule qualité éditoriale.
Knafo x 10 : quand les données cessent de coïncider
Les équipes d’Arago examinent des cas précis qui rendent la thèse du talent communicant difficile à tenir seule. Une vidéo montrant Knafo mordre dans une baguette atteint 1,8 million de vues, soit 30 fois plus qu’une vidéo sur les dérives du Conseil de Paris qui affiche pourtant des taux d’engagement nettement supérieurs sur tous les critères mesurables : commentaires, retweets, likes, sauvegardes. Plus révélateur encore, la vidéo de lancement de campagne de Knafo (4,7 millions de vues) présente des niveaux d’engagement sept à dix fois inférieurs à une vidéo parodique de Trump ayant atteint le même compteur.

L’algorithme de X, dont une partie du code a été rendue publique sur GitHub, est censé valoriser l’engagement comme principal moteur de recommandation. Les données observées contredisent pourtant ce principe. La comparaison avec TikTok est d’ailleurs assez frappante : sur la plateforme chinoise, les performances des deux candidates sont quasi-identiques, 14,8 vues par abonné pour Dati, 11,9 pour Knafo. Le biais est donc spécifique à X, non imputable à la seule stratégie de campagne.
Sur X comme sur TikTok, l’extrême droite occupe le terrain
People vs Big Tech, une organisation à but non lucratif regroupant plus de 150 structures de la société civile, a publié le 10 mars dernier, à quelques jours du premier tour des municipales, une enquête menée sur douze comptes X et TikTok créés en France entre le 23 et le 27 février. Résultat des courses, sur X, 59 % des publications politiques officielles proposées aux profils orientés à droite proviennent de comptes d’extrême droite, un taux qui a même atteint 71 % lors d’une journée d’observation.

Contenus proposés aux profils de gauche et de droite sur X (src: People vs Big Tech)
Emmanuel Macron, pourtant titulaire du compte politique français le plus suivi avec 10,3 millions d’abonnés, n’apparaît qu’en 28e position parmi les personnalités les plus montrées. Sur TikTok, la tendance est comparable — 56 % du contenu politique proposé aux profils de droite provient de l’extrême droite — même si le volume de publications politiques y reste nettement plus faible que sur X. Les deux plateformes partagent aussi un autre trait : quatre des cinq comptes non-politiques les plus fréquemment affichés font la promotion de l’extrême droite, indépendamment du profil consulté.
Ce que l’expérience randomisée de Nature a établi
Ces études trouvent une assise expérimentale dans une autre étude, publiée le 18 février dernier, dans la revue Nature. Conduite par Germain Gauthier, professeur adjoint d’économie à l’Université Bocconi de Milan, Roland Hodler de l’Université de Saint-Gall, Philine Widmer et Ekaterina Zhuravskaya de la Paris School of Economics et de l’EHESS, l’expérience randomisée a porté sur 4 965 utilisateurs américains actifs assignés aléatoirement soit au fil algorithmique « Pour vous », soit au fil chronologique, pendant sept semaines à l’été 2023.
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Les résultats de cette étude menée sur un temps plus long sont nets : l’exposition au newsfeed algorithmique déplace les opinions politiques vers des positions plus conservatrices sur l’ensemble des attitudes mesurées, et, conduit les utilisateurs à suivre davantage de comptes activistes conservateurs. Un comportement qui persiste d’ailleurs après désactivation de l’algorithme. L’effet est asymétrique et documenté. Activer l’algorithme modifie les opinions, le désactiver ne les ramène pas à leur état initial. Le mécanisme identifié par les chercheurs éclaire directement le cas français. L’algorithme injecte massivement dans le newsfeed « Pour vous » des contenus de droite ou d’extrême droite issus de comptes non suivis par l’utilisateur, tout en rétrogradant les publications des médias traditionnels. Ce n’est pas une dérive, c’est systémique.
Coté institutions, quelle est la réponse des autorités à de telles dérives? Le Digital Services Act européen impose aux plateformes d’évaluer et d’atténuer les risques pesant sur les processus démocratiques mais les effets sont pour le moment faibles ou non-existant du point de vue des cityoens utilisateurs. Par exemple, la Roumanie a du annuler le second tour de son élection présidentielle à la suite de soupçons d’ingérence algorithmique sur TikTok.
Les données disponibles sur le scrutin municipal français sont désormais suffisamment documentées pour que les autorités compétentes comme l’ARCOM, la Viginum, ou la Commission nationale des comptes de campagne soient saisies. Mais le temps d’instruction des saisines n’est guère compatible avec le calendrier électoral et pour ce cycle d’élections, il y a peu de chances pour que les plaintes débouchent sur des effets directs et réels.
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