La convergence entre l'élite technologique de Silicon Valley et le mouvement nationaliste chrétien incarné par Donald Trump dessine les contours d'un phénomène inédit : le technofascisme. Cette alliance entre techniques de surveillance algorithmique, idéologie extractiviste et fantasmes sécessionnistes orchestre une privatisation infrastructurelle de l'État, tandis que des entreprises comme Palantir deviennent les systèmes d'exploitation de régimes autoritaires. Dans un entretien pour Synth, Fred Turner revient sur ces mutations importantes orchestrée
Troupes masquées dans les rues, véhicules blindés en centre-ville, arrestations sans procédure légale. L’ICE – agence fédérale de contrôle migratoire formée sous mandat Bush après le 11 septembre – se vends sur les réseaux comme chasseur de Pokémon, transformant des êtres humains vulnérables en véritables cibles. Une déshumanisation d’ailleurs instrumentalisée pour recruter une génération habituée aux mécaniques de jeu où l’ennemi peut être éliminé sans état d’âme. Le pire de la culture gaming mélangée aux idéologies masculinistes qui pourrissent les réseaux sociaux. Ce théâtre de la cruauté est le symptôme d’une mutation profonde : la fusion entre techniques numériques de surveillance et régime autoritaire à travers la montée en puissance des tech-bros.
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Alors pour commencer, quelle est la définitiion du technofascisme par Fred Turner. Le technofascisme désigne cette collision entre un mouvement politique ancré dans le nationalisme chrétien blanc et des techniques issues de Silicon Valley permettant de surveiller, catégoriser et réprimer à grande échelle. Cette alliance trouve ses racines dans l’évolution de l’idéologie californienne depuis les années 1960. La contre-culture prônait déjà un séparatisme technologique : fuir les institutions corrompues – celles qui avaient mené au Vietnam – pour bâtir des communautés de conscience via ordinateurs, LSD ou systèmes stéréo. Stewart Brand – un des auteurs, éditeurs et créateurs du Whole Earth Catalog – et le magazine Wired incarnaient à l’époque cette utopie d’un réseau capable de remplacer la politique.

L’extractivisme texan comme matrice
C’est là qu’intervient le Texas. Historiquement voué à l’extraction – coton esclavagiste, élevage, pétrole – cet État offre une infrastructure matérielle (électricité, eau, terrains) et politique aux entrepreneurs de la tech. L’usage des ressources naturelles s’inscrit dans une théologie de la prédestination : Dieu a donné cette terre aux élus pour qu’elle soit exploitée. La richesse constitue l’emblème de cette élection divine, une idée transmise depuis le XVIIe siècle par diverses traditions protestantes. Le conservatisme chrétien, puissance politique croissante depuis 1980, fournit les cadres idéologiques et les élus légitimant la dérégulation.
Elon Musk incarne parfaitement cette synthèse. Installé au Texas, il construit sa Starbase, ce qu’on appelle une « ville entreprise » privée échappant aux régulations fédérales, régime d’exception territorial inscrit au cœur des États-Unis héritage d’un paternalisme d’un autre age. Ce sécessionnisme creuse des enclaves autoritaires à l’intérieur même de la démocratie américaine. Peter Thiel, qui est venu évoquer ses théories lors d’un séminaire sur l’Antichrist à l’Académie à Paris en cette fin janvier, finance le vice-président américain, JD Vance et diffuse les idées de Curtis Yarvin, blogueur néo-réactionnaire appelant à détruire la “cathédrale” ( un terme qui désigne les intellectuels académiques, les journalistes, et les scientifiques empêchant le roi de prendre le pouvoir).
Palantir et la privatisation infrastructurelle
L’infrastructure technique suit. Palantir, entreprise fondée par Thiel et désormais dirigée par le parfois incontrôlable Alex Karp, conçoit des plateformes d’intégration de bases de données gouvernementales. Elle a développé des systèmes de surveillance pour l’ICE et la gestion du COVID. Sous Trump, elle travaille à interconnecter fichiers fiscaux, médicaux et pénaux de l’ensemble des citoyens américains. Cette intégration permet de cartographier les opposants et de les cibler.
Le DOGE qui fut initié et dirigé par Elon Musk les premiers mois de son activité et dissoute en novembre 2025 a agit comme boule de démolition préparant cette privatisation intégrée. Officiellement voué à réduire les dépenses publiques ( et notamment les aides internationales à travers les coupes probablement inconstitutionelles 1 aux subventions de USAID et les actions contre sécurité sociale), il démantèle les capacités d’action fédérales tout en ouvrant des contrats massifs aux entreprises tech. L’enjeu n’est pas tant la privatisation que l’intégration : Palantir devient le système d’exploitation d’un pouvoir autoritaire.
L’ICE sert de laboratoire. Ses agents arrêtent des immigrants et même parfois des citoyens, sans procédure légale. La présence militaire en milieu urbain est normalisée, les mobilisations de garde nationale multipliées. Les images de troupes masquées inondent les journaux tv des chaines d’information continue. Les arrestations arbitraires et même, les débordements meurtriers d’ICE s’inscrivent dans le paysage comme une violence permanente. Ce cercle vicieux fasciste s’appuie sur des algorithmes capables de traquer et désigner l’ennemi : les populations racisées sont systématiquement décrites comme criminelles, animales, inhumaines et caricaturées par les certains relais d’opinion proche du pouvoir comme certains influenceurs Youtube.
Résister à trois niveaux
Trump applique une méthode éprouvée dans les années 30. On désigne une minorité comme ennemi, en parallèle, le mythe d’une gloire nationale à restaurer est poussée dans l’espace médiatique, on organise le chaos, des organisations parallèles et concurentes à l’État sont établies, et les journalistes ou les scientifiques sont ciblés comme enemis. Face à cette offensive, les stratégies de résistance doivent s’articuler sur trois plans selon Fred Turner. Au niveau individuel, il faut refuser d’obéir, construire des solidarités collectives et occuper l’espace public. Au niveau organisationnel , il s’agit d’intensifier les résistances internes, à l’instar des ingénieurs de Google et de Palantir qui ont déjà protesté, pratiquer le “slow-walking”, c’est à dire le ralentissement délibéré des développements technologiques servant l’oppression.
Au niveau étatique américain, il s’agit de tenir les chefs démocrates responsables du laissez-faire vis-à-vis de cette montée en puissance dissidente. Le Parti républicain s’est soumis à Trump, le Parti démocrate a laissé faire. L’émergence de figures alternatives comme Zohran Mamdani, Alexandria Ocasio-Cortez ou Ilhan Omar dessine des possibilités alors que Bernie Sanders organise sa succession. L’histoire des luttes anti-autoritaires en Europe de l’Est, au Brésil ou en Pologne montre que des citoyens ordinaires peuvent bâtir des partis alternatifs, des espaces de débat démocratique échappant aux structures dominantes. Cette résistance prends du temps bien sûr, peut-être vingt, quarante, ou même soixante ans. Le technofascisme plonge ses racines dans des décennies d’évolution idéologique. Le défaire suppose une patience similaire.
- Un tribunal fédéral juge les actions de Doge concernant l’USAID “probablement” inconstitutionnelles, La Croix, 18 mars 2025 ↩︎
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