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Data centers et emploi : à Cambrai, personne ne croit en une Ch’tilicon Valley

Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec le Centre de Formation des Journalistes (CFJ)

La ville va bientôt accueillir un immense data center qui nécessitera à terme une puissance électrique d’un gigawatt. Dans la région, plusieurs autres projets de data centers ont été annoncés, suscitant l’espoir pour le président des Hauts-de-France de faire de sa région, « une vallée de l’IA et des data centers ». Reportage.
Le parc logistique e-Valley, à Cambrai qui accueillera le futur data center. (Brookfield Asset Management)

Cambrai, 31 000 habitants et 10 % de taux de chômage, bien au-dessus de la moyenne nationale de 7,9 %. En périphérie de cette ville du Nord : des champs à perte de vue, et des villages que l’on devine autrefois bien vivants. Traversés par une départementale, ils sont de ceux où l’on ne fait que passer. Une station-service à l’abandon, une boutique qui vient de mettre la clef sous la porte, on devine les traces d’une ancienne devanture, la rue principale est déserte, pas d’adulte. La plupart des volets sont baissés, et les arrêts de bus sont vides, pas d’enfant. Alors, quand le 19 mai 2025, en marge du sommet Choose France, le fonds d’investissements canadien Brookfield a confirmé l’investissement de 10 milliards d’euros dans un giga data center à quelques kilomètres de là, pouvant générer près de 4000 emplois, selon le président de l’agglomération du Cambraisis Nicolas Siegler, certains y ont vu une bénédiction.

A Cambrai et ses environs, le taux de chômage avoisine les 10%, bien au-dessus de la moyenne nationale de 7,9%. Quelques commerces ont mis la clé sous la porte.

En février 2025, Xavier Bertrand, le président des Hauts-de-France, affiche son ambition de faire de la région « une vallée de l’IA et des data centers ». Tout s’emballe. Les médias locaux relaient la joie des Cambrésiens. « C’est l’avenir ! » « Ça crée du dynamisme dans notre ville, je trouve que c’est une très bonne idée », disent certains d’entre eux dans un micro-trottoir de France 3 Hauts-de-France. « On en a parlé pendant des semaines à la télé, au bar, dans la ville. Dès qu’on parle d’emploi, les gens sont contents ici. Des journalistes venaient pour connaître notre avis ! Et puis tout est retombé, aujourd’hui c’est terminé. » se souvient Allain, le patron du bar l’Européen, dans le centre-ville. 

Générer des vidéos de « chatons mignons pour les boomers »

Sur le comptoir de marbre, ce vendredi après-midi, quelques habitués sont accoudés, bière ou café en main. Juchés sur des tabourets violets, ils discutent des nouvelles de la ville, de sport, de travail… Allain est derrière le comptoir depuis 22 ans. Il connaît Cambrai comme sa poche. Sur son zinc, les points de vue se confrontent, parfois, quelques engueulades surviennent. Comme tout bon troquet, l’Européen est l’endroit idéal pour prendre le pouls d’une ville. Jovanni, 29 ans, n’avait pas entendu parler de ce projet. Cette nouvelle ne semble pas surprendre le Cambrésien, il hausse les épaules : « Vaut mieux faire ça ici qu’au Mexique où il n’y a pas d’eau ».

Il fait référence à Querétaro, une ville mexicaine, minée par la sécheresse et les coupures d’eau potable, où Microsoft pompe 25 millions de litres d’eau potable par an pour ses data centers. Allain intervient : « C’est vrai qu’on m’a dit que c’était très énergivore ces trucs-là. » Celui de Brookfield nécessitera à terme une puissance électrique de 1 gigawatt, soit plus que la production d’un réacteur de la centrale nucléaire de Gravelines, distante de 150 kilomètres. Mais en mai 2025, dans Le Monde, Nicolas Siegler assurait qu’un réseau de chauffage urbain, alimenté par le surplus d’énergie du data center, était à l’étude pour éviter les pertes. Pour Jovanni, « il faut voir ce qu’on va en faire aussi ». « Si c’est pour générer des vidéos par Intelligence Artificielle (IA) de chatons mignons pour des boomers, c’est pas la peine. » 

Le data center de Cambrai fait partie d’un plus vaste projet. Il est l’un des 35 sites « prêts à l’emploi » pour accueillir des data centers dédiés à l’IA sur le territoire français. Ces dernières années, Emmanuel Macron a fait de la course à l’IA son cheval de bataille. Il a multiplié les annonces d’investissement, allant toujours plus loin et visant toujours plus grand. En février 2025, lors du Sommet de l’IA, le président de la République avait annoncé 109 milliards d’euros d’investissements pour faire du pays une terre d’accueil de ces infrastructures. Au total, près de 67 milliards d’investissements de la part des géants internationaux dans les centres de données ont été annoncés en 2025 dans l’Hexagone.

Le mirage de l’emploi local

À l’Européen, les enjeux de souveraineté nationale n’intéressent personne. Ici, on espère avant tout une baisse du chômage et un avenir meilleur « pour nos gamins ». Jovanni s’interroge : « Qu’est-ce que ça va rapporter comme emploi ? » Allain se souvient d’une discussion avec un client qui connaissait le domaine. « Il m’avait dit que les data centers recherchez surtout des postes assez pointus, pas sûr que ça aide la population locale… » En effet, les retombées des data centers sur l’emploi local restent modestes. Selon la dernière enquête de Trendeo, citée par Les Échos en février dernier, les investissements dans ces structures ne devraient déboucher que sur la création de 2 800 emplois directs, hors effet multiplicateur. Contacté, Nicolas Siegler n’a pas répondu à nos questions sur les promesses d’emploi. Jason, un habitué de l’Européen, ajoute avec un air espiègle : « Dans le coin, on a plutôt des gens qui travaillent avec leurs bras que leurs cerveaux ». Lui travaille depuis sept ans dans la manutention, près du site E-Valley, qui accueillera cette année le data center. Il voit mal la région devenir « la prochaine Silicon Valley ». 

Pourtant, Xavier Bertrand, le président de la région, voit grand et veut passer « des mines à l’IA ». Il y a un an déjà, il affirmait : « Nous avons tous les atouts pour devenir une référence et ferons notre maximum pour accueillir cette filière stratégique dans la région. » Quand on évoque l’image d’une Ch’tilicon Valley au comptoir, tous les clients se marrent. Si, en plissant bien les yeux, on peut confondre un instant les terrils de la région avec les monts Santa Cruz de Californie, on est bien loin de l’eldorado des géants de la Tech. 

Un monstre gris dans les champs

En quittant Cambrai, les champs s’étendent à perte de vue. Les petits ronds-points s’enchaînent et rien ne trouble l’horizon. C’est dans ce plat pays que le site d’E-Valley se trouve. Un monstre gris en plein milieu du décor. Rien d’autre à la ronde. Des entreprises sont déjà installées : Axdis Pro, Thomson Energy, Haddad Brand…. À l’accueil du site, personne n’a d’informations sur l’avancée du projet. 

Le futur data center est situé dans une zone rurale, au milieu des champs et des villages.

Le commerce le plus proche du site est à 1,5 kilomètre de là. Au milieu de la D643, à l’entrée du village de Sancourt, 250 habitants, le café Chez Grand-mère semble abandonné. Sur sa devanture, des enseignes lavées par le temps s’alignent : Pelforth, Stella Artois et Semeuse, une marque de bière lilloise disparue dans les années 1990. Sur la porte, un panneau de la Française des jeux indique « ici, conseils pour retirer jusqu’à 2 millions de francs ». La poignée se tourne, et une mamie au dos courbé, à la chevelure grise et aux yeux bleus apparaît. Anne, 73 ans, la propriétaire des lieux, est seule dans son café. Dans son dos : un comptoir en bois sculpté, des rideaux en crochet aux fenêtres et un carrelage ancien. Elle ne sait pas ce qu’est un data center et n’a jamais entendu parler de cet immense projet qui s’installe juste à côté de chez elle. Elle aurait bien besoin de clients pourtant, mais elle ne se fait pas d’illusion, ou peut-être qu’elle ne croit plus aux promesses des politiques : « ça m’étonnerait que ça amène de l’emploi ici ».

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