Clarifier les enjeux du présent technologique
Balaji Srinivasan, Peter Thiel, Donald Trump, Sam Altman, Jeff Bzos jettent leur dévolu sur le Groënland

Freedom Cities : au Vénézuela et au Groenland, l’enjeu d’un néocolonialisme tech

EN UN COUP D’OEIL

  • Colonisation 2.0 : Les élites techno-financières profitent des annexions de Trump pour tester des modèles de souveraineté privée.
  • Des laboratoires post-démocratiques : “Freedom Cities” et “Network States” visent à remplacer les États-nations par des enclaves gouvernées comme des startups.
  • Vers un ordre techno-fasciste ? : Portés par Thiel et consorts, ces projets annoncent un monde post-démocratiques sous contrôle d’oligarques numériques.
Tirant avantage de connexions au sommet du pouvoir étasunien, des entrepreneurs, lobbyistes et financiers tentent de profiter des annexions menées par Trump pour implanter des expérimentations de souveraineté privée et post-démocratique. Zoom sur les « Freedom Cities » et le « Network State »,laboratoires d'un néocolonialisme tech. 

2026 sera-t-elle l’année des Freedom Cities et du Network State ? Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans le coup d’État au Vénézuela, la possible annexion du Groenland et les menaces d’intervention en Colombie, à Cuba, au Mexique et en Iran, il faut chercher la pièce manquante d’un puzzle géopolitique complexe. Une pièce liée à la caste technofasciste alliée du pouvoir de Donald Trump. Par-delà les parallèles historiques avec l’histoire de l’impérialisme américain et la dimension géopolitique liée à l’annexion de ressources stratégiques (le pétrole au Vénézuela, les minerais et terres rares au Groenland), la « recolonisation » de ces territoires représente une fenêtre d’opportunité inédite pour les milliardaires technofascistes. Convertis à l’agenda politique du Network State, cette doctrine qui vise à réformer la gouvernance politique traditionnelle en multipliant les microsociétés post-démocratiques et les laboratoires de la gouvernance privée, ceux-ci entendent implanter sur les territoires nouvellement annexés des « villes privées » (Freedom Cities) indépendantes et autonomes des États souverains.

Des « charter cities » au Vénézuela

À Washington, laFreedom Cities Coalition, une coalition de lobbyistes emmenée par Mark Lutter du Charter Cities Institute s’active pour convaincre les décideurs politiques d’autoriser la création de « Freedom Cities », des villes-libres dédiées à l’innovation radicale bénéficiant d’une autonomie légale et d’une fiscalité quasi nulle. Leur modèle en la matière est Próspera, une enclave techno-libertarienne située sur l’île de Roatán, au Honduras et qui échappe aux lois de ce pays d’Amérique centrale. Bénéficiant du statut de zone économique spéciale, cette enclave est un lieu d’expérimentation radicale, notamment pour les biotechnologies. L’enclave compte également un « Bitcoin center » qui accueille des entrepreneurs en crypto-actifs.

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Les propositions des lobbyistes de la Freedom Cities Coalition ont depuis été largement reprises par Donald Trump qui envisage de bâtir dix de ces « villes libres » sur le territoire fédéral américain. Profitant du coup d’État mené par l’imperator étasunien, ces mêmes lobbyistes entendent aujourd’hui mettre à leur profit l’annexion du Venezuela pour y implanter des laboratoires de souveraineté privée sous la forme de « charter cities ». Ces « villes à chartes » réactivent l’héritage historique des compagnies-états, à l’instar de la Compagnie britannique des Indes orientales, dont l’apogée se situe au XIXe siècle. Dans les pas du prix Nobel d’économie Paul Romer qui fut le premier à en faire un modèle de développement économique en 2009, ce canevas repose sur une gouvernance largement privatisée, confiée à des entreprises et administrée par des comités exécutifs. Le lobbyiste Mark Lutter entrevoyait la possibilité d’établir une ville à chartes au Venezuela dès 2019, rapporte la journaliste américaine Jenny Cohn.

En 2019, Mark Lutter, dont l'organisation à but non lucratif a reçu des fonds de la société Emergent Ventures, soutenue par Thiel, en 2018, a déclaré : « Nous publions un livre blanc sur le Venezuela... en supposant que ce transfert de pouvoir se concrétise... Et si vous parvenez à faire participer les villes chartées à la conversation, il y a une opportunité... ».

Dans les rangs pour profiter de la prise du contrôle du Venezuela, on trouve également Joe Lonsdale, très proche du financier technofasciste Peter Thiel, cofondateur de Palantir et membre de la mafia PayPal. Au mois d’août 2025, il publie un entretien avec la principale figure de l’opposition à Nicolas Maduro, la politicienne d’obédience libertarienne Maria Corina Machado, par ailleurs lauréate du prix Nobel de la paix la même année. Dans cet entretien, l’investisseur technofasciste américain se félicite par anticipation d’un possible changement de régime, évoquant une « opportunité business de plus de 1,7 milliard de dollars en pétrole, gaz, minéraux, or et énergie ».

Construire une « cité-État » privée au Groenland

Quelques mois seulement après que Donald Trump ne lance les enchères au de l’achat du Groenland, à l’été 2019, les oligarques tech commencent à investir en prévision d’une possible annexion du territoire. Les premiers investissements de Bill Gates et Jeff Bezos dans la startup minière KoBold Metals, spécialisée dans l’extraction et le traitement de minerais rares, débutent la même année. En 2022, le magnat de l’IA Sam Altman place lui aussi ses billes dans cette entreprise stratégique. La tech est dans les “starting blocks” pour profiter des riches ressources minières du territoire danois. D’autant que Ken Howery, l’actuel ambassadeur américain au Danemark, pays auquel est rattaché le Groenland depuis le 18ème siècle, est lui aussi un très proche de Peter Thiel et Joe Lonsdale. Les ressources minières du pays sont, pour ces investisseurs technophiles, une manne stratégique afin de soutenir l’accélération technologique, notamment celle liée au secteur de l’IA.

Mais, autant que les minerais, c’est la perspective de disposer d’une vaste étendue de terre, inoccupée sur une large portion, qui attise les convoitises de ces entrepreneurs. À la tête de Praxis, une startup qui envisage de créer une « nation digitale » destinée à devenir une cité-États automne, les deux entrepreneurs Dryden Brown et Charlie Callinan entendent bien profiter des velléités expansionnistes de Donald Trump. Au mois de novembre 2024, Dryden Brown se rend à Nuuk, la capitale du territoire, afin de prospecter pour l’acquisition d’une parcelle où implanter sa futur cité-État libertarienne. Les principes de gouvernance de Praxis sont clairs : la souveraineté pourrait y être confiée à un monarque-CEO et la cité administrée comme une startup avec l’aide de technologies comme l’IA. Dryden Brown affirme alors : « si l’humanité veut aller sur Mars, alors elle doit s’entraîner au Groenland. Du fait de son potentiel pour être un hub minier et industriel, ce territoire est un “bac à sable” pour expérimenter la terraformation. »

Du « patchwork » au « Network State », une matrice coloniale et fasciste ?

L’un des promoteurs les plus actifs de ce nouvel ordre du monde structuré autour d’une multitude de microsociétés privées et autonomes n’est autre que Curtis Yarvin, influent programmeur informatique devenu apôtre de la néoréaction. Il évoque dès 2020 de l’opportunité de bâtir un « patchwork » de micro-nations indépendantes. L’idée qu’un pays serait plus efficacement géré si l’on en confiait la gouvernance à un « CEO » percole également dans le modèle du Network State, popularisé par l’entrepreneur et investisseur Balaji Srinivasan. Variation autour de l’idée de « Freedom Cities », lui parle de « Network State » pour désigner ces nouvelles formes de souveraineté privée. Il entrevoit une dynamique en deux temps, résumée par la formule « cloud first, land last ». Bâtir un nouveau pays supposerait ainsi de débuter par une association volontaire de citoyens numériques déterminés à faire communauté, qui se lancerait ensuite dans une dynamique d’annexion territoriale afin de créer un nouveau pays. Le même Srinivasan n’hésite d’ailleurs pas à défendre la perspective d’un « sionisme tech ».

La majorité de ces projets de gouvernance privée sont financés par une poignée d’acteurs, dont l’incontournable Peter Thiel via ses fonds Founders Fund et Emergent Ventures, Marc Andreessen de la société a16z et par l’entité Pronomos Capital de Patri Friedman, investisseur libertarien issu d’une lignée de radicaux du marché. Leur proximité immédiate avec le pouvoir trumpien, notamment à travers la figure de J.D. Vance, leur permet aujourd’hui de bénéficier de conditions optimales pour mettre en œuvre leurs projets séparatistes. 2026 pourrait inaugurer une nouvelle ère : celle d’un nouvel ordre mondial colonial, reconfiguré en profondeur sur le modèle des Freedom Cities et du Network State.

Un ordre radicalement post-démocratique, comme alertait l’historien spécialiste du néolibéralisme Quinn Slobodian dans son essai Le capitalisme de l’Apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie (Seuil, 2025). Le futur appartient-il déjà aux technofascistes ?

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