Clarifier les enjeux du présent technologique

Lobbying tech : à Bruxelles, les multinationales du numérique dépensent des millions pour neutraliser la régulation

EN UN COUP D’OEIL

  • Il y a aujourd’hui plus de lobbyistes tech que d’eurodéputé·es à Bruxelles !
  • Les dépenses de lobbying des multinationales de la tech explosent à Bruxelles : +33% entre 2024 et 2025 selon les ONG Corporate Europe Observatory et LobbyControl.
  • Ces dépenses massives et leurs effets sur la neutralisation de la régulation alertent, en plein débat sur la nécessité d’une souveraineté numérique européenne.
À l’heure où la Commission européenne tente de consolider son arsenal numérique, les géants américains de la tech renforcent leur présence et leurs moyens d’influence en Europe comme à Washington. Une montée en puissance qui inquiète et alimente le débat sur la souveraineté numérique du Vieux Continent.

Bruxelles serait-elle devenue le théâtre d’une étrange mathématique où l’intérêt privé pèse plus lourd que le suffrage universel ? Alors que l’Union européenne peaufine sa prochaine grande loi numérique, le Digital Fairness Act, pour libérer ses concitoyens des griffes de l’addiction numérique d’ici la fin de la décennie, les Big Tech, Microsoft en tête, investissent lourdement dans le lobbying afin de préserver leurs intérêts. La firme, par la voix de son directeur des affaires publiques Europe, Quang-Ming Lepescheux, a ainsi multiplié les offres d’emploi sur LinkedIn ces derniers mois, preuve que le secteur recrute à tour de bras pour murmurer à l’oreille du pouvoir. Résultat, les lobbys tech comptaient 890 mercenaires à Bruxelles fin 2025, soit plus que les 720 eurodéputés, alerte un rapport des ONG Corporate Europe Observatory (CEO) et LobbyControl.

L’argent coule à flots pour financer cette armée grandissante de lobbyistes chargés de défendre les intérêts des multinationales de la tech. En deux ans à peine, le budget des lobbys de la tech est passé de 113 à 151 millions d’euros, soit une progression de 33 %, rapporte l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO). En tête de peloton, Meta ouvre la marche avec 10 millions d’euros consacrés à l’influence, talonnée par Microsoft, Apple et Amazon. Les dix plus grandes entreprises du numérique dépensent à elles seules trois fois plus que leurs homologues des secteurs pharmaceutique, financier et automobile réunis, et deux fois plus que celui de l’énergie.

Le tournant du Digital Omnibus

Fortes de ces moyens, elles en profitent pour détricoter les piliers législatifs du vieux continent par le biais de textes tels le Digital Omnibus présenté en novembre 2025 pour simplifier des lois numériques issues de dix ans de réflexion. Felix Duffy, chargé de campagne chez LobbyControl y voit un « cadeau fait à Donald Trump et à ses oligarques de la tech ». Après avoir comparé les argumentaires des lobbyistes adressés aux eurodéputés et la copie rendue par la Commission européenne, il pointe auprès de Synth un « chevauchement assez important » des textes. Autrement dit, le Digital Omnibus aurait été rédigé en tenant compte des intérêts des entreprises technologiques.

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« Les géants américains de la tech ont clairement fait allégeance au président des États-Unis. Derrière ce positionnement, il y a un imaginaire politique de puissance impériale transhumaniste et une volonté assumée de domination », analyse l’eurodéputé écologiste David Cormand. S’il assure ne pas être harcelé quotidiennement par les lobbyistes, malgré son travail sur des dossiers sensibles comme le copyright à l’ère de l’intelligence artificielle, il s’inquiète d’un déséquilibre grandissant. « Les entreprises qui tentent de nous influencer sont devenues si gigantesques que leur croissance repose sur des logiques incompatibles avec notre culture démocratique européenne », avance l’élu, avant d’abonder : « l’offensive contre les régulations européennes n’est pas seulement politique, elle vise le modèle démocratique lui-même. Il ne peut donc pas y avoir de compromis durable entre nos valeurs et leur modèle ».

Bram Vranken, le chercheur derrière le rapport de Corporate Europe Observatory, partage cette lecture sombre. « Nous vivons une période très dangereuse, car la Commission croit pouvoir justifier ses décisions économiques en sapant toutes sortes de droits fondamentaux et en abaissant des normes. Or, il est clair que ce n’est pas le modèle de l’UE. On ne peut pas rivaliser avec la Chine ou les États-Unis en bafouant les droits numériques », s’alarme-t-il auprès de Synth.

Une stratégie importée des États-Unis

De l’autre côté de l’Atlantique, la mécanique du lobbying tourne avec la même précision, tout en produisant des effets mesurables. Sous l’ère Trump, les géants technologiques ont porté leurs investissements de lobbying à un niveau inédit : 109 millions de dollars en 2025 pour les dix plus grandes entreprises, franchissant pour la première fois le seuil symbolique des 100 millions, selon Bloomberg. Meta domine une fois de plus le classement avec 26 millions de dollars engagés. Ces dépenses semblent avoir porté leurs fruits puisque les ambitions de la Silicon Valley et les orientations gouvernementales en matière d’intelligence artificielle paraissent s’être superposées avec une étonnante fluidité, illustrée par le plan d’action présenté en juillet 2025 pour propulser les États-Unis en tête de la course mondiale à l’IA.

Les pressions commerciales associées aux pressions géopolitiques américaines – jusqu’à l’évocation en janvier d’une possible annexion du Groenland par Washington – auraient poussé les Européens à prendre conscience des véritables enjeux, veut croire David Cormand. Cette séquence aurait mis en lumière la réalité des rapports de force et rappelé l’urgence de réduire la dépendance vis-à-vis des États-Unis. « La bataille est loin d’être perdue » conclut-il, misant sur la capacité de Bruxelles à préserver sa réputation de boussole normative du continent plutôt que de simple caisse de résonance des puissances extérieures. Alors que la souveraineté numérique européenne devient une nécessité existentielle dans un contexte de fascisation globale du secteur des technologies, ces efforts de lobbying sans précédent pourraient menace la trajectoire d’émancipation du continent européen.

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