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« Bosswares » : au nom de l’efficacité, la surveillance de masse se déploie au travail

EN UN COUP D’OEIL

  • Le bureau sous capteurs : Les bosswares transforment les outils de travail en dispositifs de surveillance continue, souvent au nom du bien-être.
  • Un taylorisme numérique : Productivité, sécurité et innovation servent de paravent à un contrôle algorithmique désormais largement banalisé.
  • Des salariés sous pression : Ces systèmes peuvent accentuer stress, discriminations et exclusion des profils qui échappent aux normes attendues.
Le bureau est-il devenu le nouveau laboratoire de la société de surveillance ? Au nom de promesses de transparence, de sécurité et de bien-être, des entreprises déploient des outils capables de suivre les salariés à la trace, minute après minute, au risque de renforcer la surveillance, mais aussi le stress et les discriminations.

La bienveillance a parfois des yeux trop perçants. Sous prétexte de protéger ses jeunes banquiers de l’épuisement, JPMorgan Chase traque désormais ses salarié·es juniors, rapporte le Financial Times. Le 20 mars 2026, la plus grande banque des États-Unis a annoncé tester un dispositif de surveillance numérique permettant de comparer les heures déclarées par ses jeunes banquiers à leur activité au travail, mesurée par les frappes sur le clavier, les appels vidéos et les réunions planifiées. Présenté comme un simple outil de « transparence » et de « bien-être », ce système illustre surtout une dérive contemporaine : au nom de la protection des salariés, l’entreprise s’autorise à les traquer toujours plus finement, les outils numériques jouant le rôle de contremaîtres invisibles.

Surveillance au travail

L’annonce de la banque JPMorgan s’inscrit dans la continuité de transformations des modes de travail depuis la pandémie de coronavirus, particulièrement avec la généralisation du télétravail. Au nom de la santé publique, la covid-19 a banalisé à grande vitesse des technologies intrusives, comme la reconnaissance faciale, le traçage des contacts ou le suivi des populations. Cette période a été une « occasion en or » pour les partisans de la surveillance, estimeLuke Munn, chercheur associé au programme Cultures et sociétés numériques de l’Université du Queensland, dans un article de la revue Surveillance and Society. « Les entreprises de logiciels se sont rapidement adaptées pour tirer profit de cette migration massive […] Les technologies d’IA, par exemple, sont désormais utilisées dans une variété de tâches numériques, du suivi de la productivité à la planification du travail et à la création de contenus », détaille l’universitaire.

Dans ce contexte, quelles sont les spécificités des « bosswares » ? À l’origine ces logiciels-espions servent à accéder au contenu d’un ordinateur à distance, afin de le surveiller. Pour Luke Munn, ces pratiques longtemps marginales se sont aujourd’hui banalisées et se cachent désormais derrière des outils de gestion en apparence banals. Teramind, ActivTrak et Microsoft 365 figurent parmi les logiciels les plus utilisés. Le premier assume un contrôle total, capable de suivre les écrans, les messages, les fichiers partagés, les réunions et l’activité à distance pour évaluer la productivité ou mener des enquêtes internes. ActivTrak préfère parler d’ « analyse » et de « bien-être », en mettant en avant une version plus « respectueuse » de ce suivi, sans certaines fonctions jugées trop intrusives. Microsoft 365, lui, n’est pas vendu comme un outil de surveillance, mais son omniprésence dans le travail quotidien lui permet de faire remonter une masse considérable de données. Qu’elle s’affiche ouvertement ou qu’elle se présente comme neutre, la logique reste celle d’un travail mis sous capteurs. Avec la normalisation de l’usage de ces logiciels, la surveillance au travail est aujourd’hui devenue plus large, discrète et difficile à repérer.

Taylorisme 2.0

Le bossware est le nouveau visage d’une vieille ambition, celle de tout mesurer pour tout optimiser. Au début du XXe siècle, le taylorisme divisait les tâches et chronométrait les corps dans l’usine pour maximiser les rendements. Aujourd’hui, les logiciels traquent l’activité sur les écrans, avec la productivité en ligne de mire. « Le contrôle numérique des salariés ne relève plus de l’exception, mais d’une pratique largement installée. En moyenne, 90 % des entreprises interrogées aux États-Unis y ont recours, contre 67 % dans les pays européens, dont la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. Pour s’imposer, ces outils avancent presque toujours masqués derrière les mêmes promesses, à savoir mieux produire, innover davantage, protéger la santé et renforcer la sécurité », relève Anna Milanez, économiste et co-autrice d’un rapport de l’OCDE sur l’usage d’outils de gestion algorithmique au travail.

« Chez Orange, dans certains centres d’appel, un logiciel analyse désormais les conversations de manière très large, officiellement pour améliorer la relation client. Mais si un employeur peut légitimement vérifier que le travail est effectué, cela ne lui donne pas un droit illimité de surveillance », estime pour sa part Franca Madinier, salariée du géant tricolore de la téléphonie, également secrétaire nationale de la CFDT Cadres, chargée de l’Europe et du numérique. Lorsque le contrôle devient total, intrusif et permanent, prévient-elle, il cesse d’être un simple outil de management pour devenir une atteinte à au droit du travail et au respect des salariés. Elle déplore auprès de Synth l’absence d’un véritable dialogue social sur l’intégration de l’intelligence artificielle dans la gestion du travail.

Le coût humain du traçage

Au mois de février 2026, une employée partage son désarroi sur Reddit : elle souffre d’un trouble autistique qui l’empêche de travailler huit heures d’affilée sans interruption, et redoute que le logiciel « bossware » déployé par son entreprise ne l’identifie comme une travailleuse défaillante, alors même que son management reconnait ses performances. Pour Aiha Nguyen, de l’ONG Data & Society qui étudie les implications sociales des technologies axées sur les données, ces systèmes sanctionnent d’emblée tout ce qui s’écarte de la norme. « Si vous ne correspondez pas au modèle attendu, parce que vos cheveux, votre voix ou votre accent diffèrent, vous devenez aussitôt un problème », insiste-t-elle. De quoi, « accroître le stress psychologique des salariés en les soumettant durablement à une forte pression de performance, avec à la clé de l’anxiété, des formes de rejet et parfois même de l’épuisement professionnel », avance Xianghan Zhang, professeure associée au Guangzhou College of Technology and Business dans un article du Journal of Economics and Management Sciences.

Le bossware serait-il devenu le symptôme d’un technofascisme qui s’installe à bas bruit dans la société ? « À force d’accepter d’être notés, tracés et évalués en continu au travail, nous banalisons une logique de contrôle qui s’étend déjà à la vie quotidienne, jusque dans les applications de santé ou de bien-être, où chacun livre des données sans toujours savoir qui les exploite ni à quelles fins », pointe Franca Madinier, qui y voit un risque de dérive totalitaire et appelle à légiférer pour contrer ces dérives. Chantres du « modernisme réactionnaire », les nazis auraient « rêvé de tels systèmes pour contrôler la société. »

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