Clarifier les enjeux du présent technologique

Le long du littoral marseillais, une industrie numérique qui transforme la ville sans ses habitants

EN UN COUP D’OEIL

  • Marseille, hub discret du numérique : data centers, câbles sous-marins et campus IA redessinent la ville loin des regards.
  • Un coût local bien réel : accès au littoral, eau, électricité et pollution cristallisent les critiques des riverains.
  • Une mutation politique et sociale : derrière l’attractivité technologique, habitants et collectifs dénoncent une éviction des classes populaires.
Ce dimanche, le collectif marseillais techno-critique, le Nuage était sous nos pieds, organisait une longue balade du nord au sud de Marseille. L’occasion d’observer le monde très fermé de l’industrie numérique dans la deuxième ville de France.
La balade organisée par les Nuages étaient sous nos pieds | photo: Samy Hage

Peu de guides touristiques peuvent se vanter d’un tel accueil. En ce dimanche matin d’avril, une soixantaine de personnes participent à la balade organisée par le collectif marseillais, le Nuage était sous nos pieds (NESNP), qui alerte sur l’emprise foncière et énergétique du numérique. Un enjeu incontournable à Marseille, devenue le sixième hub internet mondial en une dizaine d’années. « On n’a pas le profil geek, mais on vient se renseigner, car on entend beaucoup parler des data centers ces dernières années », confie Alice, qui est venue participer.

La visite commence au nord de Marseille, au pied de la cité de la Calade. Elle surplombe quatre data centers, qui se nichent dans le port industriel de la ville. Notre guide du jour, Anti, liste micro à la main les doux noms de ces quatre centres  : MRS 2,3,4 et le MRS5 en construction. Au total, plus de 22 000 m2 au sol sortis de terre depuis 2018. Tous appartiennent à l’entreprise américaine Digital Realty, littéralement immobilier digital, avec les géants du numérique comme clients.

Pour Coralie, habitante de longue date du secteur, ces infrastructures scellent la fermeture hermétique du littoral nord de Marseille, avec des habitants au bord de la mer, mais à 5 km de la plage la plus proche : « Il y a quelques années, c’était plus poreux, on pouvait aller voir nos copains qui travaillaient sur les bateaux. Maintenant il y a des barrières et des caméras partout, on dirait une prison. » Il est vrai que les alentours des data centers dégagent une impression étrange, entre haute sécurité et absence d’humains. « Il y a très peu d’emplois, c’est surtout du gardiennage », confie Anti.

Le « French smart port »

Cela s’inscrit dans une stratégie de diversification pour le port de Marseille, qui souhaite devenir une place centrale du numérique ou, selon sa communication, un « French smart port ». Pour Julie, riveraine et guide conférencière qui intervient lors de la balade, cette transformation joue beaucoup dans l’opposition locale : « Avant, le manque d’accès à la mer était accepté, car tout le monde connaissait quelqu’un qui travaillait au port. Aujourd’hui il y a une perte de lien avec des infrastructures en bas de chez soi. » Le parcours de la balade, qui implique de traverser plusieurs voies rapides, confirme assez bien ce constat. « Je passe en bus ici tous les jours, mais à pied, on voit les choses différemment », sourit Victor, qui habite le quartier.

La visite croise ensuite une rivière souterraine. Son eau de qualité potable est désormais captée par les data centers pour participer au refroidissement des serveurs, ce que Digital Realty nomme fièrement le river cooling. Un vernis écolo auquel Anti ne croit pas beaucoup  : « L’eau finit par être rejetée à 30 °C dans la mer qui est déjà en train de se réchauffer. D’autres utilisations étaient possibles, la mairie de secteur voulait l’utiliser pour arroser les parcs ». D’autant que l’eau ne sert qu’à 5 % du refroidissement des data centers concernés.

Datacenters sur le port de Marseille | photo: Samy Hage

Pour le reste, c’est la climatisation qui fait le travail, avec une pression importante sur le réseau électrique autour du port. Patrick Robert, président d’un comité d’intérêt de quartier, intervient à ce sujet devant un poste électrique  : « La consommation du MRS 5 représente l’électrification de sept paquebots à quai ». Pour le moment, seuls trois navires peuvent être branchés en même temps, ce qui occasionne une pollution importante dans le secteur.

Convergence de stratégies publiques et privées

Malgré cet impact, Digital Realty reste méconnue. Interrogé lors de la balade, la moitié du groupe dit ne pas connaître cette entreprise. « C’est normal, elle n’a pas d’intérêts à être visible pour le public. En revanche, elle possède un réseau d’influence proche de la CMA-CGM », confie Max du NESNP. Le géant américain développe une large stratégie de mécénat, allant du parc national des Calanques au tissu associatif local. Cela aide pour draguer les élus locaux, mais, pour Max, le point clé reste l’alignement des stratégies  : « Il y a une convergence d’intérêts avec les élus qui trouvent ça super pour l’attractivité de la ville. On parle de plus en plus de Marseille comme une ville de l’IA , ça modifie nos quartiers. »

Cette modification est illustrée à merveille par l’étape suivante, le quartier très populaire de Gèze. En pleine mutation, il frappe par le contraste entre son marché aux puces historique et la ville nouvelle à deux pas, avec bureaux, logements neufs et futur « campus IA », complexe imposant qui doit réunir formations et entreprises du secteur. Or, l’activée marchande historique à Gèze est explicitement présentée comme un frein au projet par son promoteur, Kevin Polizzi. « La ville numérique est compatible avec le projet historique d’élites marseillaises de repousser les pauvres de plus en plus loin », assène Anti.

Des câbles internet dans la zone « balnéo bancaire »

Gèze est aussi le terminus de la ligne 2 du métro marseillais, qui relie le nord au sud. L’occasion pour le groupe de se diriger vers l’avenue du Prado, à l’autre bout de la ligne. Le changement de décor est brutal, la très large artère traverse des quartiers luxueux avec un immobilier haut de gamme, des façades remarquables et plusieurs consulats pour finir sur une grande plage familiale. Un subtil mélange « balnéo bancaire », ironise Anti.  

Le groupe s’arrête au numéro 343 devant un bâtiment d’apparence banale que seule une plaque de l’opérateur orange trahit. « Il cache un point d’échange internet qui fait la jonction entre les câbles sous-marins et le réseau terrestre », explique Hippo, également membre du collectif. Marseille compte 17 de ces câbles sous-marins par lesquels transite la quasi-totalité de l’internet mondial. « Marseille fait la jonction entre l’Afrique du Nord, l’Asie et l’Europe », développe Hippo. Voilà l’élément clé qui fait de la deuxième ville de France un lieu stratégique pour stocker des données de ces régions et explique cette frénésie, avec encore trois projets de data centers dans la métropole.

La balade se termine en début de soirée sur la plage du Prado, où arrive une partie de ces câbles. Pas de traces très visibles de ces derniers, mais Anti invite les plus motivés à chercher des indices sur les nombreuses plaques de télécommunications au sol avant de conclure : « J’espère que l’idée que le nuage était sous nos pieds est un peu plus concrète. Un autre sens plus militant est aussi de dire que c’est ce que l’on doit piétiner ».

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