Clarifier les enjeux du présent technologique

Des plantations aux plateformes : surveiller les travailleurs a toujours été une affaire de pouvoir

Avant le scanner d’Amazon, avant les bosswares, avant l’algorithme qui cadence les livreurs, il y avait le registre de productivité de la plantation. Journaliste et militant syndical, Clément Pouré remonte ce fil dans Les nouveaux contremaîtres, une enquête qui refuse de traiter la surveillance au travail comme un fait technologique. Pour lui, il s’agit d’un fait politique, ancien, et hautement contestable.

La chercheuse Catherine Rosenthal a retrouvé dans des archives coloniales ce qu’on ne peut décrire qu’ainsi : des tableurs Excel avant l’heure. Nom des personnes esclavagisées, relevés de productivité journaliers, rendements comparés. La surveillance du travail ne commence pas à l’usine. Elle commence là où des travailleurs sont fixés quelque part et que leurs gestes valent de l’argent pour quelqu’un de très loin. Ce que Rosenthal documente, c’est aussi une fonction managériale précise : la mise à distance de la violence qu’on produit. Les propriétaires de plantations, depuis l’Angleterre, décidaient sur la base de relevés chiffrés sans jamais rencontrer les personnes concernées. Clément Pouré trace une ligne jusqu’à Taylor, qui déclarait devant le Sénat américain, vers 1911, qu’il était dangereux que les ouvriers détiennent le savoir. Il prolonge jusqu’à Ford, qui conditionnait ses salaires élevés à la conformité matrimoniale de ses employés et faisait surveiller leur vie privée par un bureau de sociologie interne. Ce n’est pas une généalogie métaphorique. C’est une filiation dans les outils et dans la conviction que le travail se gère mieux quand le travailleur ne comprend pas ce qui l’organise.

Le bossware, ou le fantasme de voir travailler

Quand les salariés ont disparu des open spaces pendant la pandémie de Covid, quelque chose s’est fissuré dans la perception patronale du contrôle. Le marché des logiciels de surveillance a explosé entre 2020 et 2022, porté par des centaines de petites structures sans acteur dominant. Captures d’écran automatiques, analyse du ratio temps productif/temps sur YouTube, suivi des données de sommeil via objets connectés : ces outils ne mesurent rien d’opérationnellement utile. Clément Pouré l’assure, la surveillance ne rend pas les salariés plus productifs. Elle rassure ceux qui achètent les logiciels. Les études sur le télétravail continuent de montrer des gains de productivité que personne dans les directions ne semble vouloir lire.

Réinvestir le syndicat comme seul contre-dispositif documenté

Clément Pouré ne propose pas d’utopie technique alternative. Il pointe des victoires existantes : les salariés d’Arc-en-ciel ont fait grève et gagné contre des bracelets de géolocalisation imposés sans concertation. Le SNJ-CGT a obtenu gain de cause contre le groupe Moniteur pour déploiement d’outils de surveillance sans consultation du CSE. Réinvestir les syndicats, dit Pouré, ce n’est pas cotiser ou poster en ligne, c’est participer à la prise de décision là où la surveillance algorithmique travaille précisément à l’atomisation des travailleurs. Si la surveillance au travail est aussi ancienne que le capitalisme industriel, qu’est-ce que l’IA change vraiment, et pour qui ?

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