Dans la cour de récré, quand un surveillant ou une surveillante voit deux petits teigneux qui se disputent, la marche à suivre est assez simple : séparer les deux gamins, les encourager à aller jouer avec leurs petits camarades, et évidemment éviter de se laisser submerger par les « c’est lui qui a commencé », « même pas, c’est toi », et autres « c’est celui qui le dit qui l’est ». On évite les justifications à deux balles, on passe à autre chose et on rappelle aux enfants qu’ils sont là pour s’amuser et pas pour se taper dessus.
Dans la cour des grands, il semblerait que, lorsqu’une situation similaire se profile, on en fasse tout un pataquès. Il faut reconnaître que ce n’est pas tous les matins qu’on a la chance de voir l’homme le plus riche du monde tirer les cheveux du dernier entrepreneur de service qui, lui-même, tente de lui tirer le slip. Avec, bien sûr, les habituels « c’est lui qui a commencé », « même pas, c’est toi », et autres « c’est celui qui le dit qui l’est » — il s’avère que Petit Sam et Petit Elon n’ont pas été très sages et qu’ils ont décidé d’aller voir le directeur pour se plaindre et régler leurs différends. Et c’est de ce grand cirque que nous sommes toutes et tous, tristement, devenus spectateurices.
Petit rappel des faits : en 2014, le Petit Elon et quelques copains (dont le Petit Sam) créent un nouveau jeu (juste après une marelle et avant un foot) qui s’appelle OpenAI (drôle de nom pour un jeu, certes). Le but est simple : il ne faut pas se faire d’argent (l’organisation étant une « non-profit »), mais plutôt aider à développer une technologie qui devrait bénéficier à l’humanité entière. Musk met même, à l’époque, 38 millions de dollars dans la tirelire d’OpenAI — somme qu’il veut maintenant récupérer (en plus de 134 milliards de dollars !!) parce que, selon lui, OpenAI a trahi son projet originel et ses idéaux en étant devenue une machine à cash. De son côté, évidemment, le Petit Sam contre-attaque en disant au proviseur qu’Elon fait preuve de pratiques anticoncurrentielles et que c’est pas juste (d’abord !).
Redevenons sérieux une minute. Ce procès, s’il n’était pas une vaste farce, pourrait être un cas d’école de l’incohérence la plus totale. Pour rappel, on a quand même d’un côté un allumé qui parle de « trahison des idéaux » alors qu’il possède et promeut une plateforme qui permet de propager de fausses informations à la pelle et, à coup de baguette d’IA, de déshabiller des mineures, et, de l’autre côté, un quasi-robot qui pleurniche contre des « pratiques anticoncurrentielles » alors qu’il a récemment manigancé avec le Pentagone pour éjecter son plus gros concurrent et récupérer un (très) juteux contrat. Il est également assez cocasse (et un peu jouissif) de voir Altman se plaindre auprès de la justice alors qu’il est le premier à promouvoir le démantèlement de celle-ci et la dérégulation. Comme quoi, la loi, c’est quand même pas si mal foutu !
En plus de cela, il faut bien réaliser que ces attaques mutuelles ont lieu en plein contexte d’entrée en bourse potentielle pour OpenAI, dans une course à l’IA qui ne fait que s’accélérer. Naturellement, Musk verrait d’un bon œil qu’OpenAI doive ralentir la cadence et, potentiellement, mettre beaucoup d’efforts à devoir défendre son modèle économique tandis que, de son côté, Altman a besoin d’une validation juridique du modèle en question afin que les investisseurs puissent avancer les yeux fermés.
Tout cela est bien pathétique, en grande partie parce que le débat sur l’intelligence artificielle mérite bien mieux qu’un binôme de mégalos en manque d’adrénaline — parce que pendant qu’on pérore sur le procès Altman vs Musk, on ne parle pas des dérives de X et de son manque de régulation (et de la non-présence de Musk alors qu’il était convoqué par la justice française). On ne parle pas non plus de l’impact environnemental de l’IA, du travail du clic, des œuvres d’art pillées ou encore du caractère hyper flippant d’Altman (si l’on en croit le récent portrait réalisé par le New Yorker). Bref, beaucoup d’esbroufe pour nous faire oublier ce qui devrait vraiment être sous les projecteurs.
De notre côté de l’Atlantique, nous ne pouvons malheureusement qu’être spectateurices de ces lamentables événements, et espérer que la justice étatsunienne fasse son boulot. Il reviendra ensuite aux tribunaux européens de ne pas ménager leurs efforts pour que les aventures judiciaires de ces deux enfants gâtés ne s’arrêtent pas là ! Soit dit en passant, quitte à ce que ces deux-là soient dans un tribunal, est-ce qu’on n’en profiterait pas pour les juger pour leurs vrais crimes ? Il me semble que ce serait dommage de ne pas en profiter !
Et laissons les cours de récré en paix.
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