Clarifier les enjeux du présent technologique
Olivier Tesquet analyse le Manifeste de Palantir rédigé par Alex Karp

Palantir agit comme une entité parasite qui s’installe au cœur de l’État

EN UN COUP D’OEIL

  • Palantir, opération réactionnaire : Olivier Tesquet voit dans le manifeste l’héritage d’un modernisme technologique aux valeurs autoritaires.
  • Le logiciel dévore le régalien : Palantir ne vend plus un outil, mais une théorie privée de l’État.
  • L’idéologie dans le produit : ses logiciels encodent déjà des catégories de tri, d’exclusion et de contrôle social.
Suite à publication du manifeste de Palantir en 22 points issus du livre d’Alex Karp & Nicholas Zamiska, The Technological Republic, Olivier Tesquet, auteur avec Nastasia Hadjadji de Apocalypse Nerds aux éditions Divergences, analyse pour Synth la teneur du texte relayé sur X par l’entreprise américaine.

Gerald Holubowicz : Palantir agit comme une entité parasite qui s’installe au cœur de l’État pour mieux le faire dépérir au profit de monopoles privés dirigés par une nouvelle aristocratie technologique. Selon toi, le projet de « République technologique » d’Alex Karp est-il l’acte de naissance d’un véritable technofascisme ou d’un techno-féodalisme ? 

Olivier Tesquet : Le manifeste publié la semaine dernière achève de lever un doute que je n’ai plus depuis longtemps : Palantir est une opération réactionnaire mondiale. L’entreprise rentre mal dans la grille de lecture techno-féodale, parce que les utilisateurs captifs dont elle perçoit la rente ne sont pas des utilisateurs, mais des États, des institutions, de grandes entreprises. La catégorie techhnofasciste s’inscrit dans l’héritage du modernisme réactionnaire, un terme forgé par l’historien Jeffrey Herf pour décrire la révolution conservatrice allemande des années 1920 et 1930. C’est une tradition intellectuelle qui marie la technologie la plus avancée aux valeurs les plus réactionnaires, Goebbels lui-même, parlait de « romantisme d’acier ». 

En lisant ce « manifeste », je pense à Spengler, Jünger ou Schmitt, tous ces terrassiers du nazisme, ceux qui en ont préparé le terrain sans toujours en revendiquer le programme. Dans Le déclin de l’Occident, Spengler postule que certaines cultures ont atteint leur plein épanouissement — la culture occidentale faustienne, la culture grecque apollinienne — et d’autres sont restées à l’état de « pseudomorphoses », incapables de produire une forme culturelle aboutie. Le point 21, c’est cette théorie biologique des civilisations recyclée sur le compte corporate d’une entreprise cotée en bourse. Quant au point sur la délibération « théâtrale », c’est du Jünger : la « mobilisation totale » contre les médiations molles de la démocratie libérale. Et Schmitt offre la clé de lecture générale : qu’est-ce que Palantir, si ce n’est une machine à distinguer les amis des ennemis ? 

G.H : Le manifeste affirme que l’ère de la dissuasion atomique touche à sa fin pour laisser place à une dissuasion basée sur l’IA, où le « hard power » repose désormais sur le logiciel plutôt que sur le matériel. Comment tu analyses cette volonté de Palantir de devenir la « clé de voûte » d’une nouvelle doctrine de guerre automatisée, comme on le voit déjà avec le projet Maven ? 

O.T : Quand on lit Alex Karp, on voit bien que Palantir ne se pense pas comme un simple prestataire ou un vulgaire sous-traitant. Elle se pense comme un acteur constituant de l’appareil d’État. Palantir, c’est une théorie de l’État. Le capital-risqueur Marc Andreessen déclarait il y a quelques années que « le logiciel dévore le monde ». Avec Palantir, c’est plus précis que ça : le logiciel dévore le régalien. Ce n’est pas un marché qui se fait « disrupter », en revanche, la décision de vie ou de mort est maintenant absorbée par une infrastructure privée dont aucun État ne contrôle plus les catégories. 

Il faut quand même préciser que Maven est un aboutissement plus qu’une rupture. L’armée américaine cherche à comprimer le kill chain depuis les années 1940 (je renvoie ici vers le très bon papier de Kevin Baker). Maven industrialise cette obsession à une échelle sans précédent. En Iran, ce sont 13000 cibles qui ont été frappées en quelques heures, avec cent fois moins d’analystes qu’en Irak. La compression ne signifie pas qu’il n’y a plus d’humain dans la boucle, mais que l’humain est réduit à une caution de plus en plus symbolique. Ceux qui pensent aujourd’hui créer un « Palantir à la française » feraient bien de méditer cet enseignement : on ne construit pas la souveraineté numérique ou l’autonomie stratégique en reproduisant la logique d’un acteur anti-démocratique. On colle juste un autocollant bleu-blanc-rouge sur un mécanisme destructeur. 

G.H : Avec des outils comme ImmigrationOS, le logiciel semble court-circuiter la délibération démocratique, les contre-pouvoirs locaux (comme les villes sanctuaires) et même l’autorité des tribunaux. En quoi ce passage de la politique faite par des humains au « gouvernement par le code » représente-t-il une menace irréversible pour l’État de droit ? 

O.T : Je résisterais au mot « irréversible ». C’est précisément le piège dans lequel Palantir veut nous faire tomber. La dépendance est le produit de choix politiques. Elle peut être défaite par d’autres choix politiques. La DGSI disait signer un contrat temporaire dans l’urgence des attentats de 2015. Elle vient de le renouveler pour la troisième fois. Mais ce n’est pas une fatalité. 

Ce qui est en revanche structurel, c’est l’opacité du mécanisme. ImmigrationOS, comme son nom l’indique, est un système d’exploitation, propriétaire. Ce qui signifie que ses décisions sont soustraites à toute transparence. Quand un agent de l’ICE utilise ELITE pour décider quelle zone cibler, comme on le lit dans des dépositions devant des juridictions américaines, la décision est guidée par les données. Les catégories sont encodées dans le logiciel. Et quand le système se trompe — ce qu’aucun logiciel ne peut éviter — l’erreur est elle aussi encodée, par définition invisible. C’est ça que Palantir appelle elle-même son « ontologie » : décider en amont de ce qui existe dans le monde sensible. Celui qui contrôle l’ontologie contrôle, en amont de toute décision politique, ce qu’il est possible de décider. 

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GH : Le manifeste rejette explicitement le « pluralisme creux » et le multiculturalisme, prônant une forme de mérite ultra-violent et la défense de cultures jugées supérieures. Comment cette rhétorique réactionnaire sert-elle les intérêts commerciaux d’une entreprise qui transforme la surveillance généralisée en outil de contrôle social ? 

O.T : La distinction entre conviction et intérêt est peut-être artificielle, et c’est d’ailleurs ce que nous essayons de montrer dans Apocalypse Nerds. Thiel joue une partie longue et cohérente depuis trente ans, et cette partie lui rapporte des milliards. Karp est aujourd’hui l’un des PDG les mieux rémunérés de la planète. L’idéologie et le modèle d’affaires se nourrissent mutuellement au point de devenir indiscernables. 

Mais ta question pointe quelque chose d’important : les points 21 et 22 du manifeste ne sont pas seulement des positions politiques suprémacistes, c’est la description de ce que les logiciels de Palantir font déjà, par exemple quand une force de police cliente de Palantir désigne des zones à « forte densité de risque » qui sont toujours des quartiers populaires. Quand le manifeste soutient que certaines cultures sont « régressives et néfastes », il décrit rétrospectivement ce que les systèmes de Palantir ont déjà encodé comme catégories opératoires. L’idéologie est dans le produit. 

G.H : Alex Karp appelle à mettre fin au « pacifisme théâtral » de l’Allemagne et du Japon pour restaurer l’équilibre des forces. S’agit-il d’une vision géopolitique sincère ou d’une stratégie cynique pour exporter ses logiciels de guerre à travers le monde, notamment en Europe où Palantir multiplie déjà les contrats ? 

O.T : Les deux, et c’est précisément ce qui rend Palantir difficile à analyser. Le cynisme pur serait rassurant. Ça voudrait dire que personne n’y croit vraiment. Or, Karp et surtout Thiel raffinent ces positions depuis des années. Sur l’Allemagne et le Japon spécifiquement : Palantir a signé un partenariat majeur avec la Bundeswehr en 2024 et ouvert des bureaux à Tokyo. La remilitarisation de ces deux pays est un marché, a fortiori dans un monde où les États-Unis essaient de réaffirmer une puissance hégémonique sur « [leur] hémisphère ». Pour moi, Palantir est le prolongement dans le champ économique de la doctrine de sécurité nationale publiée par l’administration Trump en fin d’année dernière, et qui entend « rectifier la trajectoire européenne », menacée d’un prétendu effondrement civilisationnel. 

G.H : On observe une porosité croissante entre Palantir et les structures de pouvoir, avec des anciens cadres de l’entreprise intégrant des postes clés au gouvernement ou dans l’armée. Comment Palantir utilise-t-il sa « dette morale » proclamée envers les États-Unis pour capturer les fonds publics et s’imposer comme un acteur politique non élu incontournable ? 

O.T : « Dette morale » est le terme exact du manifeste, et il fait un travail rhétorique précis, puisque l’expression transforme un modèle d’affaires en obligation éthique. La réalité, c’est que plus de 55 % du chiffre d’affaires de Palantir vient de contrats gouvernementaux. En disant que la Silicon Valley « doit » quelque chose aux États-Unis, Karp légitime moralement sa propre dépendance à la commande publique.

G.H : Karp appelle à résister à la tentation d’un « pluralisme vide et creux » au nom d’une identité nationale forte. Dans quelle mesure les logiciels de Palantir, en centralisant les données et en court-circuitant les délibérations démocratiques, deviennent-ils les outils de cette uniformisation culturelle en excluant ceux qui ne s’inscrivent pas dans cette « culture nationale définie » ? 

O.T : Il faut tenir les deux dimensions ensemble, parce que c’est précisément leur articulation qui fait la singularité de Palantir. D’un côté, une entreprise pleinement engagée dans la guerre réelle, en Iran, à Gaza, en Ukraine. De l’autre, un acteur qui assume pleinement son rôle dans une bataille culturelle, et qui vend même des goodies pour le proclamer. 

La trajectoire d’Alex Karp éclaire cette analyse. Karp a fait sa thèse de philosophie à Francfort, dans l’orbite de Jürgen Habermas, le grand théoricien de la délibération démocratique, de l’espace public, de l’idée que la raison humaine s’exprime dans la capacité des êtres humains à se mettre d’accord par le langage et l’argumentation. Habermas l’a recalé, et Karp écrit lui-même — dans une nécrologie d’Habermas ! — que ce rejet matriciel l’a poussé à fonder Palantir, l’entreprise la plus anti-habermassienne qui soit. L’ancien disciple a donc passé les vingt dernières années à retourner la théorie critique contre elle-même. 

« Résister au pluralisme vide » n’est donc pas seulement une position politique : là encore, c’est la description exacte de Palantir, qui encode des catégories de tri, d’exclusion et d’élimination. La guerre réelle et la bataille culturelle sont comme le recto et le verso d’une même feuille de route. 

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