EN UN COUP D’OEIL
- Palantir et sa doctrine : son manifeste publié sur X transforme Palantir de vendeur de logiciels de renseignement en promoteur d’un ordre techno-politique.
- Un projet anti-pluraliste : derrière l’essai d’Alex Karp, se révèle une justification hiérarchique des cultures et des sociétés.
- L’Europe sous influence : DGSI, Frontex, Royaume-Uni ou Italie intègrent Palantir malgré les risques démocratiques soulevés.
Palantir affole internet avec son post sur X qui a réuni près de 35 millions de vues le 18 avril dernier. La publication résume en vingt-deux points le livre d’Alex Karp & Nicholas Zamiska, The Technological Republic aux éditions Penguin Random House. L’entreprise américaine, au cœur du dispositif de surveillance algorithmique aux États-Unis et pièce centrale dans les récentes actions militaires américaines, ne vend plus seulement des logiciels, mais un ordre du monde. Et derrière le vernis philosophique de son PDG fantasque Alex Karp, The Technological Republic articule un projet politique hostile au pluralisme et à toute forme de contre-pouvoir démocratique. Fondée en 2003 avec des fonds de la CIA, via In-Q-Tel, le fonds stratégique du renseignement américain, Palantir a construit son modèle sur une promesse simple : rendre exploitables des masses de données que les États collectent sans savoir quoi en faire. Deux décennies plus tard, l’entreprise ne se contente plus de vendre des logiciels. Elle produit de la doctrine. Le vernis philosophique d’un ordre inégalitaire. Le livre de son PDG, Alex Karp, The Technological Republic, retrouve récemment un second souffle.
Paru en février 2025 et cosigné par Nicholas Zamiska et Alex Karp, le PDG de Palantir, le livre affiche les attributs d’un essai sérieux, mais développe des thèses qui, après plus d’une année de mandat Trump, se révèlent inquiétantes. C’est un post sur X qui relance la carrière de l’ouvrage le 18 avril dernier. En 22 points, l’entreprise Palantir (et pas ses auteurs), détaille par le menu son contenu et, du même coup, révèle une vision du monde, qui, dans un contexte d’extrêmes tensions internationales, fait froid dans le dos. The Verge a d’ailleurs publié une version traduite du manifeste qui expose le sous-texte de Palantir sans détours. Mais il faut regarder en détail le contenu des différents points, notamment des derniers pour comprendre le projet.
21. Some cultures have produced vital advances ; others remain dysfunctional and regressive. All cultures are now equal. Criticism and value judgments are forbidden. Yet this new dogma glosses over the fact that certain cultures and indeed subcultures . . . have produced wonders. Others have proven middling, and worse, regressive and harmful.
Certaines cultures ont produit des avancées vitales ; d’autres demeurent dysfonctionnelles et régressives. Toutes les cultures sont désormais égales. La critique et les jugements de valeur sont interdits. Ce nouveau dogme occulte pourtant le fait que certaines cultures et sous-cultures ont produit des merveilles. D’autres se sont révélées médiocres, voire régressives et néfastes.
Le point 21 du manifeste avance, par exemple, que certaines cultures ont produit des avancées décisives quand d’autres sont demeurées régressives. Replacé dans l’architecture idéologique du texte de Karp, ce n’est plus une observation : c’est une justification de l’inégalité structurelle présentée comme lucidité contre le dogme égalitariste.
22. We must resist the shallow temptation of a vacant and hollow pluralism. We, in America and more broadly the West, have for the past half century resisted defining national cultures in the name of inclusivity. But inclusion into what?
Nous devons résister à la tentation superficielle d’un pluralisme vide et creux. Nous, en Amérique et plus largement en Occident, avons depuis un demi-siècle résisté à la définition des cultures nationales au nom de l’inclusivité. Mais l’inclusion dans quoi ?
Le point 22 prolonge l’analyse de Karp en dénonçant un pluralisme qu’il qualifie de « creux et vacant ». L’inclusion, selon le PDG de Palantir, pose une question qu’il retourne : inclusion dans quoi ? La réponse implicite, une communauté définie par ses performances technologiques et militaires, n’est jamais formulée franchement. C’est pourtant précisément ce glissement entre suggestion et affirmation qui rend le texte difficile à saisir et plus facile à diffuser dans des milieux qui se pensent loin de ses présupposés. C’est aussi une affirmation.
PayPal Mafia, apartheid, réarmement : ce que le manifeste tait sur lui-même
Karp et Peter Thiel, cofondateur de Palantir et figure centrale de la PayPal Mafia, ce réseau issu de PayPal qui structure aujourd’hui la tech politique américaine, de JD Vance à David Sacks, partagent une expérience directe de l’apartheid sud-africain. Thiel a grandi en Afrique du Sud, tout comme Elon Musk. Ce n’est pas un détail biographique anodin quand le manifeste défend une hiérarchie méritocratique dont les plus forts seraient, par définition, déjà en haut. D’autres ponts entre le gouvernement américain et l’entreprise viennent opportunément renforcer les liens entre l’administration fédérale et Palantir.
Ainsi, un autre personnage clef dans le directoire, Shyam Sankar, directeur technologique de Palantir, est devenu lieutenant-colonel dans l’armée américaine depuis juillet 2025, date à laquelle les contrats de l’entreprise au Pentagone ont connu une inflexion majeure et permis à l’entreprise d’occuper une position centrale dans le projet Maven, la doctrine de guerre algorithmique du Pentagone reposant sur des drones connectés et une IA sélectionnant les cibles. Et le réseau ne s’arrête pas là, d’anciens cadres de l’entreprise occupent également des postes au sein des directions informatiques du gouvernement fédéral. Un mélange des genres qui brouille la frontière entre intérêts privés et publics.
L’Europe séduite : de Starmer à la DGSI, la colonie numérique avance
Que The Technological Republic figure parmi les lectures de Morgan McSweeney, directeur de cabinet de Keir Starmer, ne constitue pas en soi un scandale. Mais quand le gouvernement britannique oriente simultanément son institut national d’IA vers des projets de défense, la convergence entre doctrine et politique publique mérite qu’on s’y arrête.
En France, la DGSI a renouvelé pour la troisième fois consécutive son contrat avec Palantir depuis 2015. Frontex utilise ses outils. L’armée italienne est en négociation. L’ancienne responsable de la protection des données chez Palantir France a été porte-parole du Parti socialiste et candidate à la mairie de Clichy, illustrant comment l’entreprise cultive des relais politiques bien au-delà des cercles conservateurs. Carrefour et Airbus figurent parmi les clients privés européens de Palantir, utilisant la même architecture logicielle que celle déployée pour les agences de renseignement. Cette perméabilité signale un phénomène structurel : en contractualisant avec Palantir, ces gouvernements n’achètent pas un service. Ils intègrent une infrastructure dont les concepteurs ont explicitement théorisé le dépassement de l’État démocratique par des monopoles privés.
Le manifeste a recueilli 35 millions de vues non pas parce qu’il dit quelque chose de nouveau, mais parce qu’il offre une légitimité intellectuelle à ce qui était déjà en train de se faire. Les démocraties européennes qui signent des contrats avec Palantir tout en ignorant son projet politique adoptent une posture confortable, jusqu’à ce qu’on leur demande dans quelle « République technologique » elles souhaitent que leurs citoyens vivent.
Soutenez Synth
CET ARTICLE EST DISPONIBLE POUR TOUTES ET TOUS
Face à la domination des GAFAM et de leurs algorithmes opaques, nous vous aidons à reprendre la main sur les récits technologiques qui façonnent notre quotidien.
En soutenant Synth, vous co-construisez une voix forte, libre et indépendante. Vous pouvez faire un don à partir de 1€
Contribuez dès aujourd’hui avec un don défiscalisé à 66 %.
Chaque euro compte, et un engagement mensuel multiplie l’impact.









