D’incendies spectaculaires en actes de sabotage, de rassemblements de protestation en guérilla juridique, les résistances technologiques s’amplifient à l’heure de l’adoption, à marche forcée, des intelligences artificielles génératives. Cartographie d’une possible « Renaissance Luddite »
Des entrepôts incendiés aux quatre coins des États-Unis. Les images des flammes qui embrasent des centres de données filmées et relayées sur les réseaux sociaux. Un tableur GDoc, réalisé par @UncooperatEgg sur TikTok, qui recense les cas d’incendies d’infrastructures industrielles et technologiques, souvent volontaires ou à l’ « origine inconnue ».
Parmi les quarante-six actes de sabotage répertoriés, pour le seul mois d’avril 2026 : le 7 avril, un employé incendie l’entrepôt de 1,2 million de mètres carrés dans lequel il travail et revendique l’action, selon le mot d’ordre « payez-nous plus pour vivre ». Vingt personnes échappent à l’incendie qui carbonise le bâtiment à Ontario, en Californie ; le 8 avril, l’incendie de panneaux solaires sur le toit d’un entrepôt Amazon, à Columbus en Ohio ; le 9 avril, un container Amazon incendié sur un train de fret à Los Angeles ; le 10 avril, un cocktail Molotov lancé sur la maison de Sam Altman, le patron d’OpenAI, par un jeune homme de 20 ans à San Francisco ; le 13 avril, un départ d’incendie dans les locaux de Raytheon, une entreprise technologique contractant avec le département américain de la Défense en Géorgie, le 14 avril, un cocktail Molotov incendie le bâtiment d’un concessionnaire Tesla à la Nouvelle Orléans, en Louisiane.
Dans la plupart des cas, l’origine des départs de feu demeure incertaine et les motifs des incendies sont flous. Pourtant, les images des flammes dévorant les entrepôts d’entreprises affolent les réseaux sociaux. Sur TikTok, @thejackik voit dans la multiplication des incendies d’entrepôts le signe d’une « lutte des classes 2.0 ». Dans les commentaires, des anonymes s’enthousiasment et appellent à « brûler des data centers », ciblant explicitement l’infrastructure-clé des multinationales du numérique.
Tendance : #sabotage
La tendance du sabotage des infrastructure technologiques concerne également l’Europe. À l’occasion de la manifestation du 1er mai, un véhicule Tesla inopportunément garé sur le passage du cortège a servi de défouler collectif aux manifestant•es. Une action folklorique qui voisine avec d’autres, nettement plus radicales. Ainsi, au mois de novembre 2025, à Vélizy-Meudon dans les Hauts-de-Seine, un groupe anarchiste incendie des engins de chantier appartenant au data center Equinix, qui héberge les données d’industriels comme Thalès, Bouygues, Dassault et Amazon.
« La revendication est explicitement antimilitariste et anti-IA », rapporte L’ADN. De fait, le groupe anarchiste dénonce sur son blog le fait que « l’IA est un élément-clé des technologies testées sur les populations palestiniennes », comme l’a documenté le média israélien +972 dans différentes enquêtes sur le « laboratoire palestinien. » Au mois de janvier 2026, c’est cette fois l’organisation d’ultra-gauche allemande Vulkangruppe qui revendique le sabotage de la centrale électrique de Lichterfelde, un noaeud énergétique alimentant le sud-est de Berlin. Parmi les motifs cités par le groupe dans son manifeste : la « faim insatiable d’énergie » qui nourrit « le secteur de l’intelligence artificielle » et « dévore la croûte terrestre et nos vies ». Habitué des actions directes visant les infrastructures énergétiques et technologiques, le groupe Volcan revendique désormais cibler celles de l’intelligence artificielle.
Ces actions incendiaires ne sont pas sans rappeler l’héritage symbolique du CLODO (Comité pour la Liquidation Ou le Détournement des Ordinateurs), l’insaisissable groupe militant qui, dans les années 1980 incendie des locaux d’entreprises de l’industrie informatique. En 2022, le duo de réalisateurs Andrew Culp et Thomas Dekeyser racontent l’action de collectif de pyromanes toulousains dans un film, Machines in flames, produit par un collectif prônant « la célébration de la négativité sous toutes ses formes », The Deconstructionist International.
La pratique du sabotage fait également partie du répertoire d’action des luttes écologistes, que l’on pense au texte Comment saboter un pipeline, du marxiste suédois Andreas Malm qui appelle à cibler les infrastructures fossiles ; ou à des pratiques d’ « écosabotage » menées notamment par le collectif Les Soulèvements de la terre contre le cimentier Lafarge-Holcim ou encore lors de la manifestation contre les méga-bassines de Sainte Soline (l’une des actions écologistes les plus brutalement réprimées de l’histoire récente des luttes). Docteur en histoire de l’art, Anaël Chataignier a consacré un essai à ces pratiques militantes du sabotage écologique, invitant dans Ecosabotage, de la théorie à l’action à « désarmer [les infrastructures] qui nous tuent. »
Backlash IA : une contestation populaire
Cette colère contre la numérisation du monde n’a pas attendu le boom de l’IA pour s’exprimer. En 2022, les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik ont consacré un essai à celle et ceux qui, partout sur le territoire français, « résistent à la technologie » sous toutes ses formes : informatisation de l’école et de l’agriculture, résistance à l’implantation de la 5G, généralisation de la techno-police…
Toutefois, en ce début d’année 2026 ce sont bien le déploiement à marche forcée des intelligences artificielles génératives et l’accélération déraisonnable dans la construction de data centers, pour supporter le stockage et la gestion des données générées par cette industrie, qui cristallisent la colère.
Un « quoiqu’il en coûte » incarné par des plans d’ investissements colossaux : 109 milliards d’euros en France annoncés par Emmanuel Macron, 500 milliards de dollars aux États-Unis voulus par Donald Trump, pour la seule année 2025. En France, le collectif Le nuage était sous nos pieds dénonce, cartographie à l’appui, les implantations tous azimuts de ces centres de données. Prenant exemple sur la proposition des démocrates Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez qui demandent un moratoire sur la construction de data centers aux États-Unis, le collectif marseillais appelle à pareille mesure en France. Et déjà, la contestation populaire contre ces infrastructures climaticide prend forme. À Eybens, près de Grenoble, un collectif citoyen s’oppose à la construction du super-calculateur IA Data One, qui consommerait à lui seul « la puissance folle d’un Gigawatt » soit près de 60% de la consommation électrique de la métropole grenobloise.
Dans l’Amérique de Trump, cette contestation populaire est encore plus vive. « Le peuple contre l’IA », titre ainsi le magazine TIME au mois de février 2026. Signe que la résistance citoyenne prend des formes de guérilla juridique, l’état du Maine entend notamment bloquer la construction de nouveaux data centers sur son territoire. D’après l’ONG Data Centers Watch, l’équivalent de 64 milliards de dollars de projets de construction ont été ralentis ou bloqués ces derniers mois. Ces actions d’obstruction juridique sont menées à la fois par des collectifs organisés, comme le Data Center Reform Coalition, mais aussi par des groupes citoyens. Parmi les arguments les plus fréquemment mis en avant par ces activistes réformistes : la hausse nette du prix des factures énergétiques, celle du coût d’accès à l’eau potable et l’impact environnemental global de tels projets qui bourgeonnent hors de tout contrôle démocratique. D’autant que ces infrastructures résultent souvent de l’accaparement de terres Indigènes.

Parfois, lorsque cette résistance n’est pas organisée, elle prend parfois la forme d’action sporadique violente. Ainsi, le 7 avril dernier, un homme a vidé le chargeur de son arme à feu devant le domicile de l’élu Ron Gibson, à Indianapolis, dans le nord du pays, en laissant une pancarte « Non au Data Center ».
Vers une « Renaissance Luddite » ?
En 2022, un groupe d’adolescent·es new-yorkaises décident collectivement d’abandonner leurs smartphones et fondent le Luddite Club, un collectif de réflexion sur le refus des technologies inspiré par le mouvement ouvrier britannique du 19ème siècle. Des médias, comme leNew York Times et Business Insider, se saisissent alors de l’événement et la réalisatrice Amanda Hanna-McLeer leur consacre un documentaire, en cours de réalisation. Et, en 2026, le « devenir luddite » est toujours populaire auprès des jeunes générations.
Dans l’Ohio, à l’université d’Oberlin, un club Luddite a ainsi été monté en réaction à la décision de l’administration de généraliser des outils d’IA pour les étudiant·es. En réaction à cette menace perçue comme une dépossession de leurs capacités à apprendre, le collectif des luddites d’Oberlin publie un manifeste, rédigé à la main et imprimé sur papier, pour dénoncer la généralisation de ces outils. En France, le magazine Sciences et vie met en avant un chiffre fort : 44% des jeunes salarié·es seraient prêt·es à saboter les outils d’IA au travail, « par crainte de l’automatisation .»
Néanmoins, alors que les Luddites du 19ème siècle appelaient au « bris des machines » pour dénoncer la menace que l’automatisation des métiers à tisser faisait peser sur leurs emplois, les Luddites du 21ème siècle appellent à un refus des IA génératives, sans pour saboter massivement les moyens de production. Au cœur du réacteur, les travailleurs et travailleuses des multinationales du numérique sont engagé·es dans des luttes, minoritaires, contre les usages militaires de l’IA, à l’instar du mouvement No Tech for Apartheid, sans s’attaquer directement aux outils et infrastructures produites par les entreprises qui les emploient.
Toutefois, aux États-Unis, le mot d’ordre « vous n’êtes pas obligé·es d’utiliser l’IA » émerge comme une réponse « luddite soft » à l’injonction à adopter les dernières tendances technologiques, en particulier dans le journalisme comme l’ont montré les prises de position récentes des journalistes Marisa Kabas et Ross Barkan. « Je ne peux m’empêcher de constater un (r)éveil de notre capacité collective à refuser en masse [l’intelligence artificielle] à mesure qu’il devient de plus en plus explicite que l’IA est un vecteur d’aggravation de l’exploitation au travail et de la dégradation des connaissances ; un immense gaspillage d’énergies et de ressources autant qu’un siphon à transfert de richesses », note le journaliste Brian Merchant, dans sa newsletter Blood In The Machine. La Renaissance Luddite serait-elle en marche ? C’est en tout cas un mot d’ordre que l’on peut déjà lire dans les couloirs du métro new-yorkais.

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