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Data centers : 64 milliards de dollars bloqués, et l’Amérique dit non à l’infrastructure de l’IA

Depuis 2023, une vague de résistances locales traverse les États-Unis et s’attaque à ce que l’industrie tech présentait comme inévitable : l’expansion sans friction de ses data centers. Des serveurs d’Amazon bloqués en Virginie aux projets à 14 milliards annulés en Arizona, le rapport Data Center Watch recense 64 milliards de dollars d’investissements immobilisés par des riverains, des élus, des pétitions — et parfois des urnes. Le NIMBY1 a changé de cible.

Où enterrer les déchets nucléaires ? C’est la question que se posaient les américains au début des années 80 et dont chacun connaissait la réponse : « en tous cas, pas dans mon jardin ». De ce slogan « Not in My Backyard » est né un acronyme : Nimby, point de focale de toutes les colères de l’époque. Aujourd’hui, ce sont les data centers qui concentrent ces colères. Des infrastructures présentées comme neutres, invisibles, porteuses de progrès, mais qui sont désormais contestées dans 24 États, par au moins 142 groupes militants et plus de 31 000 signataires de pétitions depuis 2022.

Des serveurs aux servitudes : l’infrastructure IA devient terrain de contestation

La liste des reproches est longue : bruit des systèmes de refroidissement, pression sur les réseaux d’eau et d’électricité, dévaluation immobilière. À Chesterton, Indiana, des riverains ont invoqué l’impact sur la faune pour contraindre Provident Realty Advisors à retirer son projet d’1,3 milliard en juin 2024. À Peculiar, Missouri, le conseil municipal a modifié son règlement d’urbanisme en octobre 2024 pour exclure explicitement les data centers de la zone constructible, après que le groupe « Don’t Dump Data in Peculiar » eut bloqué un projet de 1,5 milliard de Diode Ventures.

Ce qui distingue cette vague des NIMBY classiques, c’est sa dimension transpartisane. Parmi les élus ayant pris position contre des projets de plus de 50 MW, 55 % sont républicains, 45 % démocrates. Les conservateurs contestent les abattements fiscaux ; les progressistes pointent les externalités environnementales ; la question de la stabilité du réseau électrique, elle, fédère les deux camps.

64 milliards en suspens, ou la fable de la croissance inéluctable

18 milliards de projets définitivement bloqués, 46 milliards retardés : les chiffres agrégés par le Data Center Watch illustre le rapport de force. En mai 2024, Tract a retiré un projet de 14 milliards dans la région de Goodyear et Buckeye, en Arizona, après que des résidents aient obtenu le refus du rezonage nécessaire. Hauteur des bâtiments, nuisances sonores, pression sur les ressources, les arguments n’ont rien d’exceptionnel dans le fond. Tout dans l’efficacité politique et le respect des législations locales.

En Virginie, le projet PW Digital Gateway, 24,7 milliards engagés par QTS Realty Trust et Compass Datacenters dans le comté de Prince William, reste, lui, englué dans trois procédures judiciaires. Une première décision a renvoyé l’affaire devant la Cour d’appel de Virginie, laissant le projet dans une incertitude que les arguments économiques habituels ne suffisent plus à faire passer.

Warrenton, Cascade Locks : la résistance entre dans les urnes

À Cascade Locks, Oregon, en juin 2023, les électeurs révoquent deux responsables du Port Authority pour avoir soutenu un data center de 100 millions porté par Roundhouse Digital Infrastructure. Le nouveau conseil a annulé le projet le mois suivant. À Warrenton, Virginie, en novembre 2024, l’ensemble des élus favorables au projet Amazon ont perdu leur siège — leurs successeurs disposent d’un mandat explicite pour bloquer l’installation, qu’un tribunal a par ailleurs suspendu pour au moins un an.

La Virginie concentre 42 groupes militants actifs, dont la Data Center Reform Coalition, fondée en 2023, coordonnant 41 organisations, qui incarne une résistance désormais professionnalisée, juridicisée, électoralement efficace. Ce modèle est appelé à essaimer : partout où les hyperscalers accélèrent leurs déploiements, la géographie humaine résiste à ce que les algorithmes de rentabilité foncière n’avaient pas calculé. Combien de milliards supplémentaires faudra-t-il voir suspendus avant que les opérateurs révisent leur modèle d’implantation ?

Les fractures du consensus pro-tech

Parmi les élus ayant pris position contre des projets de plus de 50 MW, 55 % sont républicains et 45 % sont démocrates. Une convergence qui défie les clivages habituels. Les motifs divergent — les conservateurs dénoncent les abattements fiscaux et la pression sur le réseau ; les progressistes s’appuient sur les impacts environnementaux — mais le résultat est identique : permis refusés, négociations rouvertes, projets suspendus. Même au Texas, réputé favorable aux entreprises, le Sénat d’État débat de régulations spécifiques aux data centers.

La Maison-Blanche, quelle que soit sa couleur politique, dispose de peu de leviers : les décisions de permis restent l’apanage des autorités locales. Ce que ce mouvement révèle, c’est moins un rejet de la technologie qu’une contestation du régime d’exception dont bénéficient ses infrastructures — dispensées jusqu’ici de négocier leur présence avec les territoires.

La question n’est donc pas de savoir si l’expansion des data centers peut être stoppée, mais à quelles conditions les communautés accepteront de l’héberger

  1. NIMBY, « Not in my backyard », en français, « pas chez moi » ↩︎

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