Réformer l'IA pour la rendre plus éthique et plus verte : le mot d'ordre rassemble industriels, États et une partie de ceux qui la critiquent. Le chercheur Thomas Dekeyser y voit un piège. Dans Techno-Negative, il avance que corriger ces outils à la marge ne fait qu'étendre ce qu'ils produisent déjà, sous un vernis présentable. Il défend une autre voie, qu'il nomme techno-abolitionnisme.
En France, l’idée fait consensus : face aux géants américains, l’Europe se doterait d’une IA à elle, plus respectueuse, adossée à ses propres valeurs. Chaque contrat « souverain » est salué comme une reprise de contrôle. Thomas Dekeyser, chercheur basé au Royaume-Uni et coauteur du documentaire Machine in Flames sur le CLODO – ce collectif toulousain qui incendiait des ordinateurs au début des années 1980 – regarde la scène avec une méfiance non dissimulée. Remplacer un fournisseur par un autre ne touche pas à la nature de l’outil.
Réformer l’IA comme on réformerait l’arme nucléaire
DeKeyser assume la comparaison entre IA et nucléaire. Pour l’arme nucléaire, à peu près tout le monde s’accorde : on ne devrait pas en posséder. L’IA, elle, n’appelle qu’un réflexe d’ajustement. Rendre les jeux de données un peu moins biaisés, alimenter les data centers avec un peu plus d’énergie verte, et l’on se persuade d’avoir réglé le problème. Dekeyser tient ces retouches pour des trompe-l’œil. Elles laissent intacts les principes sur lesquels ces systèmes reposent, la surveillance, l’extraction, la captation des données. Ce qui l’inquiète autant que l’outil, c’est la pauvreté de l’imaginaire qui l’entoure : devant une technologie présentée comme capable de tout bouleverser, la seule ambition serait d’en obtenir une version un peu plus propre. Un renoncement avant même le débat.
Quand l’industrie fait sienne la critique
La répression frontale existe. Aux États-Unis, des militants anti-tech se voient qualifiés d’extrémistes, parfois rangés du côté du terrorisme. Mais Dekeyser s’attarde sur une forme plus feutrée, et selon lui plus efficace. Une entreprise attaquée sur l’empreinte carbone de ses centres de données répond qu’elle développera une IA plus écologique. Le mouvement écologiste formule une critique, l’industrie la reprend à son compte et la retourne en argument commercial. La contestation se retrouve aiguillée vers un capitalisme vert qui prolonge l’existant sous un label rassurant. L’« IA éthique » joue du même ressort, et la « souveraineté » numérique aussi, un mot qui ne recouvre pas la même chose chez un réformateur du centre et dans un programme d’extrême droite, où il rime avec fermeture. Se féliciter d’un fournisseur national pendant que la logique de surveillance demeure intacte, c’est, à ses yeux, la neutralisation la plus aboutie.
Abolir n’est pas rejeter
Reste à savoir ce que recouvre le techno-abolitionnisme, et Dekeyser tient à écarter le contresens. Abolir ne revient pas à refuser toute technique. Il n’existe pas, anthropologiquement, de vie humaine sans outils, et ériger la séparation d’avec la technologie en idéal ouvre la porte à des positions qu’il nomme sans détour éco-fascistes — retour à un mode de vie « traditionnel », rêves de communautés homogènes. Ce qu’il défend tient plutôt dans une relation : une méfiance active envers des outils conçus pour surveiller et capter l’attention, et la question, posée collectivement, de savoir lesquels servent vraiment le commun. Collectivement, c’est le mot sur lequel il insiste. Pas un moratoire décrété d’en haut, il se méfie autant du pape que d’un Bernie Sanders reprenant l’argument du « risque existentiel ». La délibération qu’il appelle part des luttes concrètes, des travailleurs de l’annotation de données en Afrique de l’Ouest aux riverains des centres de données américains. Refuser l’IA, dans ces conditions, n’a rien d’irrationnel : c’est une réponse sensée à une situation qui ne l’est pas, où quelques entreprises comme Google, OpenAi ou Nvidia décident de ce que sera l’avenir.
À quoi ressemble un tel refus en 2026, quand l’ordinateur n’est plus la machine géante que le CLODO pouvait incendier dans un bureau, mais un objet bourré de mouchards logé dans chaque poche ?








