Clarifier les enjeux du présent technologique

Data centers : la bataille se déplace au tribunal

Cet article, publié originellement sur le site Dirty Data est le fruit du travail de l’ERC, un réseau de journalistes qui collaborent à travers le monde pour enquêter sur les crimes environnementaux.

Pendant que les gouvernements déroulent le tapis rouge aux centres de données, des habitant·es, des associations citoyennes et environnementales, et même quelques élu·es locaux·ales, saisissent la justice en France et en Espagne pour se faire entendre.

Amazon Web Services (AWS), la branche cloud d’Amazon, transforme sans bruit l’Aragon, dans le nord-est de l’Espagne, en l’un de ses plus grands pôles de calcul hors des États-Unis.

Des habitant·es et des associations environnementales ripostent désormais et accusent le gouvernement régional de complicité. En janvier, une coalition d’organisations de la société civile a déposé ce qu’elle présente comme le premier recours en justice contre des data centers en Espagne. Elle reproche au gouvernement aragonais d’avoir permis une « expansion incontrôlée » des projets.

La fronde aragonaise appartient à un mouvement encore modeste, qui gagne pourtant du terrain en Europe contre l’essor rapide des centres de données.

Amazon, Microsoft et le fonds Blackstone ont engagé en Aragon des investissements de plusieurs milliards de dollars. La région compte parmi les pôles de data centers à la croissance la plus rapide d’Europe, au point d’être comparée à la Virginie, l’État américain qui abrite la plus forte concentration de centres de données au monde.

AWS annonce son premier projet aragonais en 2019, peu avant la pandémie de Covid-19. Trois data centers ouvrent en 2022. L’explosion de l’IA générative après l’arrivée de ChatGPT pousse ensuite la direction à miser davantage sur cette région peu peuplée, à l’énergie bon marché et bien placée sur la carte, qui passe en quelques années du statut de territoire rural à celui de hub mondial des données.

En 2024, AWS dévoile un plan d’expansion de 15,7 milliards d’euros sur dix ans.

Une fois en service, ce pôle, le plus vaste d’Espagne et d’Europe du Sud, réclamera plus de 10 000 gigawattheures (GWh) d’électricité selon les documents déposés par Amazon, soit davantage que la demande actuelle de toute la région, ménages, infrastructures et industrie confondus. L’entreprise promet d’alimenter ses installations en énergies renouvelables.

Le refroidissement devrait absorber environ 750 000 mètres cubes d’eau par an, et les bâtiments occuper des centaines d’hectares.

Le 2 mars, l’entreprise annonce 18 milliards d’euros supplémentaires pour trois nouveaux data centers et une usine d’assemblage et de reconditionnement de serveurs. Elle n’a rien dit des besoins en énergie et en eau de ces nouvelles installations.

L’un des data centers d’Amazon Web Services en service depuis 2022 à Villanueva de Gállego, près de Saragosse, capitale de l’Aragon. Photo prise en décembre 2024 par Pablo Jiménez Arandia.

Une expansion incontrôlée

Les plaignant·es estiment que le gouvernement n’a évalué sérieusement ni les impacts environnementaux et sociaux du projet, ni ses effets sur le travail et l’économie, et qu’il ne s’est pas assuré de sa conformité aux règles locales.

Selon elles et eux, le projet a été approuvé en quelques semaines sous le régime de l’« intérêt général », une qualification qui accélère les autorisations et ouvre droit à des avantages fiscaux, sans participation réelle du public.

« Il est insultant de dire que ce projet relève de l’“intérêt général” de la région », lance Luis García Valverde, de l’organisation Ecologistas en Acción, partie prenante du recours.

Pour obtenir ce statut, un projet doit remplir des critères précis, dont la réduction des disparités d’emploi. Le rapport d’impact économique d’AWS avance environ 6 800 emplois sans en préciser la nature, la durée ni la localisation, ce qui alimente le soupçon, partagé par des travaux de recherche indépendants, que ces projections soient gonflées.

Le même rapport chiffre à 12,9 milliards d’euros la contribution au PIB aragonais. La méthode n’y est décrite que brièvement, à grands traits, relèvent les critiques. « En le lisant, j’ai cru que c’était un résumé », raconte Valverde.

Lui et ses collègues affirment que la procédure a été expédiée, le délai laissé aux associations et aux autres acteurs pour déposer leurs observations et objections ayant été nettement raccourci.

« En privilégiant la vitesse sur l’évaluation critique, ces instruments peuvent avoir des conséquences catastrophiques, de la dégradation des écosystèmes aux atteintes aux droits des communautés », préviennent-ils.

Manifestation organisée à Saragosse en septembre dernier par le collectif No Es Sequía Es Saqueo, groupe écologiste local membre de la coalition qui conteste l’expansion rapide des data centers dans la région. Photo No Es Sequía Es Saqueo.

Le recours arrive après plusieurs tentatives infructueuses, ces derniers mois, de contester par la voie administrative les projets d’Amazon et d’autres hyperscalers, dont Microsoft.

Pour Valverde, ce contentieux stratégique doit rendre visibles les effets écologiques, sociaux et économiques de ces infrastructures géantes, et réaffirmer « la nécessité d’un débat public sur l’expansion de ces projets technologiques dans la région ».

« Nous voudrions aussi créer un précédent juridique sur lequel d’autres affaires pourraient s’appuyer, ajoute-t-il. Si nous gagnons, cela pourrait avoir un effet dissuasif [sur d’autres projets de data centers en Espagne] et aider le public à prendre conscience de leurs impacts. »

L’action est financée par une collecte participative. En six jours, les organisateur·ices ont réuni de quoi engager la procédure, qui vise le projet lui-même autant que les futurs grands chantiers de data centers, en Aragon comme dans le reste de l’Espagne.

« Ça sent mauvais »

En France, l’ambition de devenir la première destination européenne des data centers inquiète une partie des habitant·es, qui pointent des risques environnementaux et ce qu’ils et elles vivent comme une écoute sélective de la part de l’État.

À Wissous, commune de la banlieue sud de Paris, l’opposition s’est organisée. Un immense site de CyrusOne, grand opérateur de data centers à capitaux américains, y cristallise un affrontement politique et judiciaire.

Le projet s’ébruite quelques semaines à peine avant les municipales de 2020. Philippe de Fruyt, du groupe d’opposition Wissous notre ville, et le conseiller municipal Jean-Luc Touly le combattent depuis, en raison de ses effets possibles sur l’environnement et de sa consommation énergétique considérable.

« Avant de faire de la politique, j’ai fait carrière dans l’industrie », explique Philippe de Fruyt, candidat à la mairie, qui a passé l’essentiel de son parcours chez un équipementier automobile. « J’y ai appris que, quand on a un bon projet, on le fait savoir. Quand personne ne sait rien, ça sent mauvais. »

Avec l’association Data for Good, ils contestent désormais le projet en justice. D’après eux, CyrusOne a découpé le chantier en trois phases, chacune calibrée pour rester sous les seuils réglementaires du Code de l’environnement. Lou Welgryn, coprésidente de Data for Good, y voit le reflet d’une pratique répandue dans l’implantation des data centers en France.

Le site du complexe CyrusOne vu depuis la rue. L’association Data for Good conteste le projet d’extension de ses capacités, estimant que l’entreprise a pu contourner les seuils réglementaires français. Photo Mathilde Saliou.

En droit français, les projets de moins de 20 mégawatts (MW) sont soumis à une simple déclaration avant leur mise en service. Entre 20 et 50 MW, ils relèvent de l’enregistrement et passent par une évaluation environnementale, dont le dossier et les observations du public sont consultables en mairie. Au-delà de 50 MW s’applique le régime plus strict de l’autorisation, avec des études plus poussées et une consultation du public.

CyrusOne obtient en 2020 un permis pour une installation de 4,5 MW à Wissous. En 2021, l’entreprise annonce vouloir passer à 49,5 MW. Puis à 83 MW, quand on apprend qu’AWS occupera quelque 15 000 m² de surface technique.

En procédant par étapes, CyrusOne aurait échappé, selon les plaignant·es, au cadre réglementaire le plus exigeant, ce qui a empêché une évaluation complète de son impact environnemental et compliqué l’information du public.

L’entreprise a décliné les demandes d’entretien et n’a pas répondu aux questions.

Difficile de revenir en arrière

Dans un courrier adressé à la mairie en 2021, les conseils de CyrusOne indiquent que 52 millions d’euros sont déjà investis dans la première phase et que la rentabilité du projet dépend de la réalisation de l’ensemble.

Quand le maire refuse ensuite le permis de construire de la deuxième phase, l’entreprise saisit le tribunal administratif, qui lui donne raison en 2023 et ouvre la voie à l’extension du campus de Wissous.

Vue d’artiste du campus PAR1 de CyrusOne à Wissous une fois achevé, tirée d’une présentation de l’entreprise datant de 2022 sur l’extension de ses capacités.

En France, les communes fixent dans leurs plans locaux d’urbanisme les types d’infrastructures et d’activités admis sur leur territoire. Il n’existe pourtant aucune catégorie de zonage propre aux data centers, et les élu·es n’ont pas le pouvoir de bloquer directement ces projets.

La commune de Wissous et Data for Good ont fait appel du jugement, au motif que l’ampleur totale du projet aurait dû être déclarée dès le départ.

Un haut responsable de l’autorité environnementale a confié à l’Environmental Reporting Collective (ERC) que la méthode de CyrusOne à Wissous se retrouve dans d’autres projets, qu’il devient difficile de remettre en cause ou de déplacer une fois la construction bien engagée.

Les opposant·es pointent aussi la proximité du site avec des habitations, un stade et un centre de jeunesse, et les risques de bruit et de pollution qui en découlent. Ils et elles regrettent la maigreur des projets de récupération de la chaleur fatale, cette énergie thermique de basse température rejetée par les serveurs, et citent en contre-exemple le pilote de l’opérateur français Data4 à Marcoussis et Nozay, où la chaleur des data centers est réutilisée, notamment par un dispositif de culture d’algues.

L’expansion, elle, continue. Le gouvernement a identifié 63 sites destinés aux data centers, deux fois plus que le chiffre annoncé par le président l’an dernier. Pour Lou Welgryn, le conflit de Wissous soulève une question plus large : « Pourquoi avons-nous besoin d’autant de puissance de calcul ? »

Elle espère que cet « exemple local » aidera à ouvrir le débat.

Le ressentiment s’installe

Plus au sud, dans les quartiers populaires du nord de Marseille, un autre projet de data center suscite une hostilité croissante.

Patrick Robert, président d’un comité d’intérêt de quartier (CIQ) du 16e arrondissement, assure qu’il n’était pas opposé aux data centers au départ. Sa préoccupation de longue date, c’était la pollution du port de Marseille tout proche, rejets d’eaux usées et émissions des carburants, dont les riverain·es disent subir les effets depuis des années.

L’opposition a grandi à mesure qu’avançait un projet de Segro à Saint-André, coincé entre des barres d’immeubles d’après-guerre. Le promoteur immobilier britannique prévoit d’y bâtir un ensemble de 23 000 m² mêlant data center et entrepôt, qui exigerait, selon la presse, un double raccordement électrique souterrain de 90 kV.

Le site, dont la livraison est prévue en 2029, s’inscrit dans le plan offensif de Segro, qui a levé 1,1 milliard de dollars pour développer jusqu’à 24 data centers au Royaume-Uni et en Europe.

Les habitant·es redoutent un surcroît de camions et de bruit dans un quartier déjà éprouvé. Patrick Robert s’interroge aussi sur les priorités d’équipement, la capacité électrique qui pourrait servir à brancher les navires de croisière à quai partant selon lui alimenter le data center. La hauteur prévue de 36 mètres dépasserait en outre le plafond de 18 mètres fixé par les règles d’urbanisme locales.

Son comité, affirme-t-il, a obtenu la suspension du projet et le report de l’autorisation préfectorale. Ses membres comptent maintenir la pression sur les autorités et envisagent même ce qui serait leur toute première manifestation.

Une concertation absente

Élisabeth Pelliccio (à droite), présidente de CIQ, et son mari Denis observent le chantier du gigantesque data center AI City, qui avance selon eux sans véritable concertation publique. Photo Romane Frachon.

D’autres CIQ disent avoir été tenus à l’écart de la concertation. Denis Pelliccio, dont l’épouse Élisabeth préside un CIQ voisin dans le 15e arrondissement, n’a appris la tenue de la réunion publique que par un court avis dans le journal.

Sur place, il décrit une présentation très encadrée, qui dépeignait le projet comme propre, vert et créateur d’emplois. « Il n’y avait aucune place pour le débat », dit-il. Quelques vagues promesses de financement ont été faites, ajoute-t-il, pour des écoles publiques délaissées.

« La réunion a fait un flop. Une trentaine de personnes peut-être, dont les porteurs du projet et des élus locaux venus applaudir, en costume, et pas les habitants concernés. Ça en disait long », affirme-t-il.

Élisabeth Pelliccio assure que les habitant·es ont juré de « ne pas se taire ». « S’il n’y a pas de confrontation d’idées, à quoi bon dire “bravo, bravo” d’avance ? », demande-t-elle. Cette retraitée au fort accent marseillais n’a jamais manifesté de sa vie. Cette fois, dit-elle, « on va dire ce qu’on a à dire, et on va se battre ». Ni les autorités locales ni Segro n’ont répondu aux questions sur les affirmations des riverain·es.

Pour aller plus loin

Les lecteur·ices qui souhaitent en savoir plus sur les mobilisations locales et les organisations évoquées dans cet article trouveront des informations complémentaires auprès du collectif No Es Sequía Es Saqueo et de Data for Good.

Ces liens sont fournis à titre de contexte. L’Environmental Reporting Collective les propose comme source d’information et n’est lié à aucune des organisations ou campagnes citées.

NOTES DE LA RÉDACTION – MISE À JOUR DU 5 NOVEMBRE 2026

Cette enquête de Dirty Data, que Synth publie avec son autorisation, date du 2 mars 2026. Huit mois plus tard, les trois mobilisations débouchent sur des situations mitigées.

En Aragon, le Tribunal supérieur de justice (TSJA) admet le recours d’Ecologistas en Acción et de ses allié·es contre le Plan d’intérêt général (PIGA) qui encadre l’extension des campus d’AWS à Huesca, Villanueva de Gállego, El Burgo de Ebro, Saragosse et La Sotonera. Amazon, constituée partie à la procédure, tente de faire déclarer la requête tardive. La chambre écarte l’argument, selon Público. Le fond reste à juger.

À Wissous, le front judiciaire se déploie sur deux terrains qu’il faut distinguer. Le contentieux des permis de construire, porté par la commune, s’est refermé dès le 8 octobre 2025, quand la cour administrative d’appel de Versailles a jugé que les phases 1 et 2 du data center ne formaient pas un ensemble immobilier unique et pouvaient relever de permis distincts. Restait le volet environnemental. L’association Wissous notre ville, France Nature Environnement Île-de-France et Data for Good y contestaient l’arrêté préfectoral du 19 novembre 2021 qui enregistre la deuxième phase au titre des installations classées, et c’est sur ce terrain qu’elles plaidaient le fractionnement artificiel du projet. La même cour les déboute le 2 avril 2026. L’arrêt contient pourtant une réserve qui pourrait peser. Si une troisième phase portait la puissance totale du site au-delà de 50 MW, CyrusOne, opérateur américain dont AWS est le premier client, devrait solliciter une autorisation environnementale couvrant l’ensemble des trois phases, et l’entreprise évalue elle-même la capacité totale prévue à 60 MW au maximum. Les associations envisageaient un pourvoi devant le Conseil d’État, dont nous ne trouvons pas trace à ce jour. Aux municipales de mars, la liste de Cyrille Telman (divers droite) l’emporte dès le premier tour avec 66,90 % des voix contre 33,10 % pour celle de Philippe de Fruyt, qui siège désormais dans l’opposition avec trois colistier·es.

À Marseille, la foncière britannique Segro obtient ce qu’elle demandait. Après l’enquête publique et le passage devant le Coderst, la préfecture des Bouches-du-Rhône autorise par arrêté du 20 mai l’ensemble prévu à Saint-André, un entrepôt logistique couplé au data center et à un parking silo, sans que l’hostilité des riverain·es ait pesé sur l’issue, rapporte Marsactu d’après La Marseillaise. Le permis de construire est encore en instruction quand, en octobre, la fédération des CIQ du 16e arrondissement et l’association Cap au nord déposent un recours pour faire annuler le projet. Dans La Provence, Denis Pelliccio, présenté comme président de cette fédération, dénonce la concentration des activités portuaires et technologiques dans les mêmes quartiers nord. Aucune date d’audience n’est connue.

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