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Bandung numérique : compradors, créoles et résistances dans l’empire des données

En 1955, vingt-neuf nations d'Asie et d'Afrique se réunissaient à Bandung pour poser les fondations d'un monde décolonisé hors de l'orbite des deux superpuissances. Soixante-dix ans plus tard, l'historien Quinn Slobodian convoque ce geste fondateur pour interroger la langue de la critique technologique et propose trois concepts qui bousculent le confort du lexique « empire numérique » : le comprador, le créole, la contre-colonisation.

Dans son essai « Digital Bandung », publié le 14 mai 2026 dans The Ideas Letter, une revue adossée aux Open Society Foundations , Quinn Slobodian, professeur d’histoire internationale à l’Université de Boston, constate que le mot « empire » prends de l’ampleur dans la critique tech depuis une décennie. L’article « Data Colonialism » de Nick Couldry et Ulises Mejias cumule plus de 2 000 citations sur Google Scholar, une avalanche éditoriale que l’auteur nomme une « rhétorique du choc » : émotionnellement légitime, analytiquement insuffisante.

Bandung, 1955 : quand la souveraineté se négociait hors des empires

À quoi fait référence le Bandung du titre de l’essai ? Du 18 au 24 avril 1955, la Conférence de Bandung, en Indonésie, rassemble vingt-neuf États africains et asiatiques autour d’un projet de non-alignement, refusant d’être instrumentalisés dans la logique bipolaire de la Guerre froide. Dans les années 1970-1980, les pays d’Amérique latine prolongèrent ce geste en réclamant un Nouvel Ordre International de l’Information pour contrebalancer la domination du Nord industriel sur les câbles sous-marins, les agences de presse et les réseaux électriques. Slobodian réactive cette mémoire : face aux empires numériques, il appelle à un « Mouvement des non-alignés numériques » et à un « Silicon Bandung ». Le Brésil, par ses procédures judiciaires contre X d’Elon Musk et sa politique de localisation des données sous le signe de la « souveraineté numérique », esquisse quelque chose de cet ordre.

Compradors et créoles : l’anatomie silencieuse de la domination

Quinn Slobodian déconstruit donc d’abord la cartographie des dominés. L’histoire coloniale s’est toujours organisée autour d’une classe intermédiaire, le comprador, acteur local co-opté pour faciliter l’extraction, commerçant, administrateur ou traducteur selon les contextes. Appliqué au numérique, le concept désigne ceux qui, au sein du Sud global, servent de relais aux plateformes américaines tout en subissant leurs logiques d’extraction. Mais le constat le plus déstabilisant concerne le Nord : plus de la moitié de la population américaine est financièrement exposée aux grandes entreprises tech, via fonds de pension, comptes de retraite ou actionnariat direct, dans ce que certains économistes nomment « capitalisme de gestionnaires d’actifs ». La figure de « l’indigène numérique » popularisée par Shoshana Zuboff dans The Age of Surveillance Capitalism (2019) ne rend pas compte de cette imbrication. Slobodian lui préfère le créole numérique : population que l’histoire coloniale ne rangeait dans aucune catégorie fixe, façonnée par la domination et incapable de s’en extraire complètement.

Ce que « contre-colonisation » veut dire concrètement

Ce que Slobodian nomme « contre-colonisation numérique » ne ressemble pas à une insurrection populaire — la formule de Karen Hao, « when people rise, empires fall », lui semble trop commode. Les contre-pouvoirs identifiés sont plus diffus : data trusts, coopératives de plateformes, mobilisation des travailleurs — des ingénieurs chez Google et Meta ont résisté publiquement aux contrats militaires de leurs employeurs. Vili Lehdonvirta, de l’Oxford Internet Institute, y voit une conscience de classe naissante comparable à celle des bourgeois marchands du Moyen Âge tardif, qui développèrent des formes d’auto-gouvernance dans les villes libres allemandes.

À quel moment les créoles numériques reconnaissent-ils leur situation assez clairement pour en tirer autre chose que la résignation ?

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