EN UN COUP D’OEIL
- La DefTech en ébullition : Start-up, industriels et financeurs profitent de budgets militaires européens en forte hausse.
- Vers une IA militaire française : Mistral développe secrètement Tigre, une alternative souveraine aux systèmes de commandement de Palantir.
- Le contrôle humain menacé : L’accélération des décisions par IA relance les inquiétudes éthiques sur les guerres automatisées.
Face à l'hégémonie de l'américain Palantir, les start-up françaises de la « DefTech » s'organisent pour faire émerger une alternative souveraine, à l'image du champion Mistral AI qui développe en secret son propre système de commandement militaire. Cette accélération technologique, portée par une hausse inédite des budgets publics, suscite toutefois de profonds questionnements éthiques sur l'effacement progressif du contrôle humain sur le champ de bataille.
Le directeur des affaires publiques de Command AI a la voix éraillée et la tête en surchauffe. Voilà trois jours qu’il arpente les allées d’Eurosatory, zigzague entre les stands de fusils d’assaut, les blindés kakis et les mange-debout. On ne ressort pas de l’un des plus grands salons d’armement au monde sans y laisser quelques plumes. Surtout quand les logiciels que l’on vend aux armées ont le vent en poupe : la veille, mercredi 17 juin, la start-up française spécialisée dans les logiciels d’appui au commandement d’opérations militaires a annoncé une levée de fonds de 32 millions de dollars portée par la société de capital-risque Blossom Capital et le géant de la défense suédois Saab. Le tout sous le regard réjoui de la ministre des Armées, Catherine Vautrin, venue sur le stand bardé d’écrans pour l’occasion.
« Il faut qu’on file à la signature avec Airbus ! » À peine le temps de souffler entre une visite de députés et du candidat à la présidentielle Édouard Philippe, que le salarié s’envole avec son patron. Quelques minutes plus tard, Loïc Mougeolle, le « Chief Executive Officier » (CEO) et co-fondateur prend la pose sur le stand du mastodonte de l’aéronautique et spatial français, pour formaliser un partenariat stratégique afin de développer « la prochaine génération de capacités de commandement et de contrôle pensées pour l’IA ».
Réarmer l’Europe grâce à l’IA
Aux côtés des démonstrations techniques et des visites de ministres, les annonces de partenariats industriels font partie des incontournables d’Eurosatory. Tous les deux ans, ce salon organisé à Villepinte (93) par le Gicat, principal lobby de l’industrie de la défense, réunit des dizaines de milliers d’acteurs militaires venus des quatre coins du globe à la recherche de nouvelles armes. Ou de clients pour les acheter. Mais, ces dernières années, de nouveaux acteurs ont poussé sur ces événements où les treillis militaires se mêlent aux costumes-cravate des directeurs commerciaux surmenés. Les acteurs de la « DefTech » viennent y jouer des coudes pour vendre leurs logiciels dopés à l’intelligence artificielle (IA), en particulier les logiciels de commandement (C2). Dopés à l’intelligence artificielle, ces outils de centralisation des données militaires sont devenus la clé de voûte des conflits modernes.
Parmi les 2 100 participants de 65 pays, « 36 % des exposants présents y participent pour la première fois, signe de la vitesse à laquelle de nouveaux acteurs industriels entrent dans la filière défense, attirés par l’explosion des budgets publics », note le Gicat. D’après le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), les investissements militaires ont augmenté de 14 % sur le Vieux Continent l’année passée, pour un total de 743 milliards d’euros. L’Hexagone, troisième pays européen le plus dépensier en 2025 (derrière l’Allemagne et la Grande-Bretagne), y a consacré environ 60 milliards d’euros, soit une hausse de plus de 20 % en presque dix ans. Et la dynamique devrait se poursuivre : une rallonge de plusieurs dizaines de milliards à la loi de programmation militaire prévue pour les années 2024 à 2030 est actuellement examinée au Parlement. Ce vendredi 19 juin, la ministre des Armées Catherine Vautrin a annoncé que l’IA de défense serait désormais érigée au rang d’intérêt essentiel de sécurité. Conséquence ? L’achat de ces technologies sera exonéré des obligations de publicité et de mise en concurrence imposées aux marchés publics. Un appel du pied reçu cinq sur cinq par les jeunes pousses françaises comme Alta Ares, Harmattan AI, AI Verse ou encore Hawaï Tech. Qu’elle serve à fusionner des informations ou à piloter des drones, l’IA est partout.
Y compris à l’hôtel de Brienne, où la ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo, a organisé une rencontre en marge du salon, en compagnie des pépites du secteur. L’occasion d’évoquer leur développement futur avec Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, et de Patrick Aufort, directeur de l’innovation de défense au sein de la Direction générale de l’armement (DGA). Ces dernières années, l’organisme chargé d’investir les deniers publics dans les entreprises émergentes et le pôle de l’armée responsable des acquisitions d’armes avancent main dans la main pour stimuler l’économie de guerre via des fonds d’investissement. Des programmes visant à accélérer les cadences industrielles de la base industrielle et technologique de défense française (BITD) ont également été lancés.
Startupisation de la guerre
Signe de la désinhibition des acteurs financiers sur le sujet, l’édition 2026 d’Eurosatory a inauguré un espace dédié au financement de la défense. Soucieux de profiter de l’augmentation des carnets de commande d’environ 17,5 milliards d’euros d’ici 2030, prévue par le gouvernement, la Fédération bancaire française, BPCE ou encore le fonds d’investissement Weinberg Capital Partners s’y sont engouffrés.
« Comme les budgets augmentent, les startups espèrent que les armées achèteront leurs produits, observe Nicolas Minvielle, consultant auprès de la direction générale de la stratégie au ministère des Armées et investisseur dans Comand AI. Beaucoup pensent devenir assez grosses avec des levées de fonds en séries A, B, C, mais très peu y arriveront. » Car à la fragilité inhérente de ces petites entreprises brûlant du cash avant de devenir rentables s’ajoute une culture d’acquisition de nouveaux produits par les armées calibrée pour les grands programmes industriels.
Pour répondre à cette « startupisation » de la guerre, la sacro-sainte Direction Générale de l’Armement (DGA) essaye pourtant de jouer les incubatrices. « On a longtemps peiné à s’adapter à l’acquisition de systèmes numériques dans un cycle plus court, glisse Jean-Baptiste Paing, directeur adjoint au sein de la DGA, à la sortie d’une conférence en la présence de cadres de Thales, Airbus et Comand AI. On teste désormais les acteurs grâce à des “contrats d’expérimentation”, qui nous permettent d’essayer des solutions avant de les acquérir et de passer à l’échelle. »
“Trello” pour la guerre
Une méthode éprouvée, en particulier, pour le développement d’un outil de commandement et de contrôle (C2) français, que poursuivent les armées depuis plus de dix ans. Déployés dans les bombardements récents de l’Iran et de Gaza, des logiciels comme le Maven Smart System (MSS, de l’entreprise Palantir) ou Lavender (Tsahal) sont considérés comme la clé de voûte des guerres actuelles. En sous-terrain, ces systèmes servent à fusionner l’ensemble des flux d’informations captés par les services de renseignement : vidéos de drones, sources ouvertes, renseignements humains, satellites, télécommunications, etc. En surface, ils offrent aux postes de commandement une vue synchronisée en temps réel du champ de bataille. Leur interface agrège une myriade d’informations sur les objectifs militaires, les moyens à disposition ou les différents scénarios en cas d’attaque. L’équivalent d’un “Trello” pour la guerre permettant de prendre des décisions de ciblage à une vitesse multipliée, en particulier grâce à l’apport de grands modèles de langage (LLM) qu’utilisent les analystes pour interroger le système en langage naturel, et réaliser un ensemble de tâches complexes.
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À Eurosatory, une poignée d’entreprises veulent croire en leurs chances de bousculer la domination de Palantir. Implantée dans l’armée américaine et au sein de l’Otan, la multinationale valorisée à plus de 300 milliards de dollars comptait près de 1 000 clients pour l’ensemble de ses logiciels en décembre 2025, dont plus de la moitié sont des administrations. Outre-Atlantique, la proximité de l’un de ses fondateurs, Peter Thiel, avec Donald Trump lui a permis de multiplier son nombre de contrats avec l’administration. Mais les prises de position technofascistes de ses sulfureux patrons et les appels de Bruxelles à s’émanciper des outils numériques stratégiques américains ouvrent la porte aux concurrents. La semaine dernière, le premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé que le contrat de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) avec le mastodonte de la surveillance allait être remplacé par un partenariat avec l’entreprise tricolore ChapsVision.
Tigre, la réponse de Mistral à Maven
Sous un chalet climatisé et isolé des autres exposants d’Eurosatory, Thalès propose une présentation de son logiciel Hexaforce à des invités triés sur le volet. Dans un impressionnant effort de mise en scène, un écran géant immersif diffuse une vidéo promotionnelle, à côté d’une reconstitution d’un centre de commandement, bardé d’ordinateurs rétroéclairés. À l’autre bout du salon, Sopra Steria a aussi déployé une palanquée de projections de vues satellites de terrains de guerre, accompagnées de modules de planification d’opération, comme dans un jeu vidéo de stratégie.
Couverte de symboles d’éléments naturels (forêts, rivières, pentes), d’infrastructures (ponts, rails, habitations), des positions des ennemis et des alliés, la carte électronique exposée par Comand AI est quant à elle présentée avec son assistant IA proposant d’aider l’utilisateur dans ses prises de décisions. « Je peux analyser un ordre d’opération, faciliter les échanges tactiques, interpréter des variables de missions, calculer des itinéraires et effectuer des analyses de terrain », pose le chatbot.
Ces prochains mois, toutes espèrent glaner des contrats auprès des armées françaises. Après l’échec d’un long et coûteux projet sous la houlette de Thalès et de Sopra Steria, le lancement de la task force « Arcadia » vise à faire émerger une solution française. Airbus et Safran AI sont également dans la course. Tout comme Mistral AI. Le champion français de l’IA n’est pas formellement présent à Eurosatory, bien qu’il poursuive son offensive dans le domaine de la défense, notamment via Berthier, son modèle de langage destiné aux usages militaires qu’il chercherait à éprouver auprès des forces ukrainiennes, selon Intelligence Online. D’après les informations de Synth, son alternative à Maven secrètement développée en interne s’appelle Tigre. Les armées devraient établir une liste de besoins formels en juillet 2026, et arrêter une sélection de candidats pour mener des expérimentations à l’automne, selon plusieurs acteurs proches du dossier.
Des opérations trop rapides pour être comprises ?
Chez les industriels rencontrés sur le salon, aucun ne doute de la nécessité du développement d’une alternative française à Palantir. « Au Sahel, on identifiait à peine plus d’une cible par semaine, détaille au fil d’une conférence Xavier Royer de Vericourt, commandeur du centre expert du commandement interarmées déployé en 2013 au Mali. Maintenant, on a des milliers de cibles par jour. C’est un changement d’échelle qui implique une meilleure organisation pour accélérer la boucle de décision ». Avec son uniforme de général bardé d’insignes, Piotr Blazeusz abonde : « S’il y a une tempête de mille drones qui arrivent sur nous, on doit être prêt à utiliser ces solutions », affirme le lieutenant-général polonais en rappelant que le logiciel de Palantir restait « le plus performant » et qu’il « donn[ait] vraiment l’avantage ».
Car le concept de « supériorité multidomaine » face à la crainte d’une attaque russe d’un pays allié de l’Otan à l’horizon 2030 est devenu l’alpha et l’oméga de la doctrine des armées. L’heure est à la rapidité et à l’efficacité à tout prix. Sur le terrain, mais également dans le domaine de la cyberdéfense, la guerre électromagnétique ou de la data tactique. Pour le moment, la question de l’impact de ces nouvelles technologies sur la transformation des conflits armés semble relayée au second plan.
« L’accélération du rythme de la guerre conjuguée au “déluge” de données généré par l’arsenalisation de l’IA altèrent la capacité de jugement humain, les opérations devenant trop rapides pour être pleinement comprises, écrivait récemment la directrice du centre géopolitique des technologies de l’IFRI, Laure de Roucy-Rochegonde, dans une tribune publiée par Le Monde. Dans ces conditions, l’opérateur n’est plus en mesure de saisir et de maîtriser le fonctionnement du système, ni d’appréhender pleinement l’environnement dans lequel celui-ci est déployé. »
La régulation du secteur se fait attendre
Parmi les acteurs impliqués dans ces projets interrogés par Synth, tous revendiquent une approche défensive, à rebours des usages israéliens et américains. Un cadre d’une de ces jeunes pousses détaille le crédo de son employeur : « On aime dire que la guerre de demain ne se fera plus entre humains. Ce seront des robots contre des robots, dirigés par des commandants stratèges. » Une approche dissuasive teintée du fantasme de « guerre propre », qui n’est pas sans rappeler le discours d’Alex Karp, le confondateur de Palantir, dans le manifeste de son entreprise : « L’ère atomique prend fin. Un âge de dissuasion, l’âge atomique, prend fin, et une nouvelle ère de dissuasion, fondée sur l’IA, est sur le point de commencer. »
Coïncidence du calendrier, une session d’échanges informels sous l’égide des Nations unies était organisée la même semaine à Genève, sur cette thématique. Depuis 2013, la Convention sur certaines armes classiques tente de faire émerger un traité de régulation des systèmes d’armes autonomes létaux (SALA), en vain. Les outils de soutien opérationnel n’en font pas strictement partie, mais ils participent à la « course effrénée à la militarisation de l’IA, qui échappe à toute réglementation ou responsabilité concrète », dénoncée par une coalition d’ONG la semaine dernière, dont Amnesty International et Stop Killer Robots. « L’IA est devenue la nouvelle poudre à canon, et les entreprises technologiques sont les nouveaux marchands d’armes, appuie la déclaration. De Gaza au Liban en passant par l’Iran, la réalité vécue de la violence déchaînée par les chaînes de létalité pilotées par l’IA brise toute affirmation selon laquelle ces systèmes pourraient être déployés de manière responsable ou conforme au droit international. »
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