EN UN COUP D’OEIL
- Majorité numérique contestée : L’interdiction des réseaux aux moins de 15 ans divise, entre protection affichée et responsabilité déplacée.
- Fiasco européen : L’outil de vérification d’âge de l’UE, rapidement piraté, révèle la fragilité des solutions techniques.
- Lobbys en embuscade : Des élus accusent les Big Tech d’éviter toute réforme de leurs algorithmes toxiques.
Alors que la France attend le feu vert de Bruxelles pour entériner son projet d'interdiction des réseaux sociaux, pour les moins de 15 ans, en septembre prochain, le débat sur la majorité numérique s'embrase. Le naufrage de l’outil de vérification de l’âge de l’Union Européenne à la mi-avril 2026 a mis en lumière la fragilité des solutions techniques proposées, et ravivé des soupçons de manipulation législative par les lobbys.
L’assurance affichée par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le 15 avril 2026, face aux caméras n’aura duré que quelques heures. Elle présentait depuis Bruxelles l’application de vérification de l’âge de l’Union Européenne (UE), pierre angulaire de la nouvelle stratégie continentale visant à protéger les enfants des réseaux sociaux. Mais la présentation a viré au désastre sitôt son code source publié sur GitHub. Un consultant en cybersécurité affirme sur le réseau social X avoir piraté l’outil en moins de deux minutes, pointant une faille du programme liée au stockage de données sensibles sans protection.
Derrière ce fiasco de sécurité qui laisse les utilisateur.ices vulnérables, se dessine une réalité plus politique, celle d’une manœuvre d’évitement orchestrée par les lobbys de la tech pour décharger les plateformes de leurs obligations légales envers les mineurs. Une manœuvre qui intervient au moment où plusieurs pays du vieux continent, dont la France, envisagent d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans dans les prochains mois.
La majorité numérique comme paravent
« J’ai le sentiment que les lobbys technologiques ont réussi à orienter le débat vers l’âge des utilisateurs pour éviter une remise en cause de la toxicité de leur modèle. La majorité numérique donne l’apparence d’une contrainte imposée aux plateformes, alors qu’elle leur permet en réalité de ne pas modifier leurs algorithmes », pointe auprès de Synth l’eurodéputée insoumise Leïla Chaibi, qui a contribué à un rapport sur la protection des mineurs en ligne, fin 2025. Elle estime les Big Techs solidement implantées à Bruxelles. « Ils maîtrisent les processus décisionnels européens et savent promouvoir les solutions les moins coûteuses pour eux, à savoir la majorité numérique plutôt qu’une réforme des algorithmes sur lesquels reposent leur modèle économique », précise l’élue.
Leïla Chaibi n’est pas seule à aller dans ce sens. Le 23 février dernier, le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Michael O’Flaherty, assurait qu’interdire l’accès des enfants aux réseaux sociaux revenait à déplacer la responsabilité de la sécurité des plateformes sur les enfants eux-mêmes. En conséquence, il appelait les géants de la tech à les protéger dès la conception de leurs applications. « C’est sans compter le fait que ces espaces jouent un rôle central dans la sociabilité des jeunes. Ils y retrouvent leurs amis et y participent à des formes de culture qui leur sont propres », analyse Sonia Livingstone, professeure à la London School of Economics.
Celle qui consacre une grande partie de son travail aux droits de l’enfant à l’ère numérique dit craindre que l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs ne suscite des réflexes de contournement et de fraude. « Les adolescents savent déjà contourner les blocages avec des VPN, et une interdiction ne ferait que normaliser cette logique de fraude. Au lieu de mieux les protéger, on risque de les pousser vers des plateformes pensées pour des adultes sans garde-fous », prévient ainsi Simeon de Brouwer, conseiller en politiques publiques au sein de l’ONG de défense des droits numériques European Digital Rights.
La France suspendue à la décision de l’UE
D’autant que cette mesure ne serait pas adaptée pour réellement tordre le bras aux plateformes. C’est ce que juge la députée macroniste Laure Miller, autrice de la proposition de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. « Avec mes collègues, nous aurions préféré intervenir sur le modèle même des plateformes, mais ces questions échappent au droit national.
Les États membres de l’Union européenne ne disposent pas, seuls, de la compétence nécessaire pour leur imposer des modifications de fond », juge la députée française. « Les procédures engagées aux États-Unis contre les réseaux sociaux comme les documents internes révélés montrent le cynisme de ces plateformes, parfaitement conscientes des effets de leurs services et de l’intérêt financier qu’elles ont à capter les plus jeunes toujours plus tôt », complète l’ex-avocate pour défendre son projet législatif.
Le texte, adopté en première lecture par l’Assemblée nationale en janvier, a été notifié à la Commission européenne le 13 avril 2026. L’UE dispose désormais de quelques mois pour décider si le plan de Paris est compatible avec les règles du bloc, avant une potentielle entrée en vigueur en septembre 2026.
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