Le leader de la France insoumise propose d’ « encadrer et réguler » un secteur de l’intelligence artificielle capturé par les intérêts étasuniens, tout en investissant dans une IA tricolore. Un discours réformiste tiède, éloigné de ses ambitions “de rupture” en matière écologique et économique.
Début septembre, Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France Insoumise, bien placé dans les sondages pour la course à la présidentielle 2027, prend la parole sur X au sujet de l’une des actualités de la rentrée : l’intelligence artificielle. « L’IA représente “un nouvel enjeu pour l’humanité que nous ne maîtrisons pas (…) », écrit Jean-Luc Mélenchon. Et d’avertir : « il faut reprendre le contrôle. Il devient urgent de convoquer une conférence mondiale pour désarmer et réguler l’IA ». Dans un second tweet, le leader insoumis prend pour acquis le fait que l’IA « est la promesse pour l’humanité de dépasser une nouvelle frontière de la connaissance (…) ». Avant de renchérir sur une note souverainiste : « La France doit elle-même avoir son arsenal national (…) ». Jean-Luc Mélenchon ajoute à ces constats une série de préconisations : orchestrer une régulation mondiale de l’IA via l’ONU, réguler au niveau national grâce à des autorisations de mise sur le marché et développer les capacités publiques en matière d’intelligence artificielle.

Rhétorique “doomer”
Aucun des termes choisis par le leader insoumis pour parler d’IA n’est neutre. Chacun convoque un imaginaire socio-technique très largement façonné par l’industrie elle-même, afin de servir ses intérêts propres. Ainsi, lorsque Jean-Luc Mélenchon affirme sans distance que l’IA « représente un nouvel enjeu pour l’humanité », il accorde son crédit à un secteur industriel hyper-capitaliste dont la structure monopolistique, le mode de gouvernance oligarchique, l’empreinte sociale et écologique devraient questionner celui qui se présente comme le représentant de la « gauche de rupture » en France. Car rien en matière d’IA ne semble aligné avec les promesses écologiques, sociales et économiques de la France Insoumise. En témoigne la présence d’élu·es insoumis·es sur le terrain des luttes contre les data centers en France.
Plus encore, le vocabulaire qui présente l’IA comme un potentiel « danger pour l’humanité » si d’aventure elle n’était pas régulée correctement, voire stoppée, fait écho à la rhétorique des “doomers”. Ces insiders des multinationales de l’IA alertent sur les dangers du développement hors de tout contrôle de cette technologie car celle-ci ferait peser des « risques existentiels sur l’humanité ». Une rhétorique à la tonalité messianique et apocalyptique qui est largement nourrie et instrumentalisée par les techno-capitalistes eux-mêmes pour entretenir la “hype” médiatique à leur sujet, dans le contexte de leurs introductions en Bourse à venir. Le 9 septembre dernier, l’annonce du départ d’un ingénieur d’Anthropic a ainsi suscité un important battage médiatique.
“Doom-pilled” comme Bernie Sanders ?
« Le diagnostic est mauvais et les réponses apportées sont consensuelles », déplore une observatrice critique du secteur. Dans ses propositions, Mélenchon adopte en effet une posture souverainiste et se concentre sur une régulation par le haut d’un secteur en proposant une conférence mondiale destinée à « désarmer l’IA », accréditant ainsi l’idée que l’IA est aujourd’hui un instrument géostratégique de premier plan. Soit des propositions défendues par le très médiatique collectif PauseAI, actif aux États-Unis comme en France, dont la position est loin de faire consensus puisqu’elle se contente de réclamer une « pause » dans les développements de l’IA, sans questionner la légitimité du secteur industriel lui-même.
« On dirait du Bernie Sanders bis », remarque ainsi l’intéressée. De fait, la position affichée par le leader insoumis est proche de celle du sénateur étasunien Bernie Sanders qui multiplie les déclarations au sujet de l’IA ces derniers mois. Souvent en reprenant à son compte la rhétorique catastrophiste des “doomers” au sujet des « risques existentiels » posés par l’IA. Récemment, Sanders s’est même rangé du côté des personnalités qui pontifient sur la possibilité d’une “superintelligence” susceptible de mettre en danger l’humanité.
Pour le journaliste technocritique Thibault Prévost, si Jean-Luc Mélenchon semble moins “doom-pilled” que Bernie Sanders, il se range néanmoins du côté d’une critique très libérale du secteur qui distingue de bons et de mauvais usages de l’IA. « On sait que la rhétorique de la neutralité de la technique favorise systématiquement les industriels du secteur, regrette le journaliste, auteur de l’essai à venir Technologie du coup d’État (Lux, 2026). C’est dommage de ne pas réussir à articuler la question de l’IA à une perspective anticapitaliste, de ne pas comprendre que c’est l’outil dominant de la mutation actuelle du capital ».
“Illusions” de la régulation
D’autant que le leader insoumis donne du crédit à des propositions réformistes liées à l’encadrement du secteur qui sont défendues par les multinationales de l’IA elles-mêmes. À l’image de Sam Altman, le patron d’OpenAI, qui appelait en 2023 à encadrer le développement du secteur. Comme le souligne le journaliste Romaric Godin dans les colonnes de Mediapart, les appels à la régulation de l’IA sont des “illusions dangereuses”. En elles ne menacent aucunement le statu quo néolibéral que les multinationales de l’IA contribuent à maintenir et radicaliser dans le sens des intérêts du capital.
Quant au positionnement souverainiste du leader de la France Insoumise, qui appelle à doter la France d’un « arsenal national », elle est également sujette à caution. Aujourd’hui, le champion national, l’entreprise MistralAI, n’a de tricolore que ses ambitions, tant son capital est largement constitué d’acteurs internationaux notamment des fonds d’investissement américains ou saoudiens. « Il n’y a pas d’acteurs souverains en France et la politique menée autour de Mistral sert avant tout les intérêts privés de la Macronie, sans produire d’effets réel sur la souveraineté du secteur », pointe ainsi le journaliste Clément Pouré, auteur avec Soizic Pénicaud d’une série d’enquêtes sur le champion français de l’IA, à lire dans Mediapart. Quel statut accorder à cette entreprise dans le programme de la FI ? Faudrait-il nationaliser Mistral ? Jean-Luc Mélenchon ne nous le dit pas (encore).
Doctrine non-stabilisée
La FI peut-elle être à la hauteur de ses ambitions en matière d’IA ? La position de son leader s’inscrit dans un contexte où la doctrine du parti sur la question de l’intelligence artificielle n’est pas encore stabilisée. Celle-ci est encore sujette est encore sujette à des discussions, voire des « désaccords en interne », comme le rapporte un membre de l’un des groupes de travail “IA et numérique”. Pour le moment, la question du numérique y est très largement traitée sous l’angle de la souveraineté nationale, avec des propositions liées aux principes de relocalisation et de réindustrialisation des infrastructures numériques stratégiques. Et le réancrage de ce secteur dans le cadre des impératifs écologiques, en lien avec la notion de “règle verte” portée par Jean-Luc Mélenchon.
«C’est quand même l’un des partis les plus ambitieux en matière écologique, celui qui défend des environnements légaux qui permettent de réfréner les passions technophiles », tempère le chercheur Irénée Régnauld. Aujourd’hui, la droite patronale et extrême est en effet vent debout contre les institutions qui contribuent à encadrer l’entrepreneuriat et donc la tech. Certains, comme Bruno Retailleau, souhaitent enterrer le principe de précaution au nom du “devoir d’innovation” et le devoir de vigilance est détricoté à l’échelle européenne. « Même si elle entretient historiquement un rapport ambivalent avec le progrès technique, la gauche sait mettre en place des contre-pouvoirs. Et la FI est bien placée pour le faire », pointe le chercheur, auteur de l’essai La Sommation technologique (La Fabrique, 2026). En matière de lien entre technologies et travail, la directive sur les travailleurs des plateformes est à ce titre portée par l’eurodéputée LFI, Leila Chaibi.
Des remous aux Amfis 2026
L’absence d’une position explicitement “de rupture” en matière de numérique et d’intelligence artificielle semble toutefois faire des remous au sein de la base des militant·es du parti. Présent lors des Amfis (les universités d’été de la France Insoumise), le sociologue Juan Sebastian Carbonell rapporte une scène saisissante : lors de l’une des table-rondes consacrées à l’IA où intervenaient Anne Alombert, Hubert Guillaud, Leila Chaibi et le député René Pilato, des militant·es ont pris la parole pour s’alarmer de la tiédeur du discours tenu au sujet des data centers et dénoncer les réponses techno-solutionnistes apportées par le député de la Charente, visiblement en retard dans son appréhension des enjeux à l’heure où la question des data centers est le foyer de luttes multiples partout en France. Certain·es se sont dit·es “estomaqué·es” par le discours tenu par les représentant·es de la FI. La base militante du parti attend la “rupture” en matière d’IA. Quelle sera la position de la FI dans quelques mois ?








